La petite leçon d’Orban…

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Terrorisme : la petite leçon d’Orban à l’Europe occidentale. Le Premier ministre hongrois rebondit sur l’attentat de Nice pour justifier sa politique anti-migrants.

Décryptage avec Geoffroy Didier et Nathalie Loiseau.

Les réactions européennes après l’attentat de Nice et celui de Vienne sont unanimes en soutien de la France et de l’Autriche. Mais une petite musique venue de Budapest vient apporter un bémol à l’unanimisme de façade des premières réactions à chaud. Viktor Orban, le Premier ministre hongrois, rebondissait, juste après Nice, sur la radio qui lui tend le micro chaque semaine, pour infliger quelques leçons à la France et à l’Occident en général.

Pour lui, la démonstration est faite que la politique migratoire des États occidentaux présente trop de failles. « L’avenir des Africains est en Afrique e t l’avenir des Hongrois est en Hongrie », clame-t-il. « Une fois que vous les laissez entrer, vous devez vivre avec eux. La coexistence implique des adaptations réciproques. Si vous ne voulez pas vous adapter, il n’y a qu’une chose à faire : refuser de les laisser entrer. » Le fait que l’assassin de Nice soit un migrant tunisien passé par Lampedusa, qui n’a pas été refoulé alors qu’une obligation de quitter le territoire a été prononcée contre lui en Italie conforte chez lui le sentiment qu’il manque un homme comme Matteo Salvini, l’ancien ministre de l’Intérieur, à la barre de la Botte. Jadis, Orban le présentait comme son « héros ».

Les déclarations de Viktor Orban suscitent un débat, y compris au sein de sa famille politique européenne, les chrétiens-démocrates du PPE, dont il est mis à l’écart. « Orban part d’un postulat : celui des camps retranchés. En substance, il dit : « chacun chez soi et les moutons seront bien gardés ». C’est une vision de la société qui a le mérite de la simplicité, mais qui est insuffisamment ambitieuse à mes yeux, réplique Geoffroy Didier, LR-PPE, interrogé par Le Point. L’immigrant n’est pas un danger en soi, il est même une possible source de richesses. Le danger, c’est de ne pas être capable d’en maîtriser les flux, c’est d’en faire venir plus que nos capacités d’accueil, c’est de ne pas être exigeant à leur égard quant au respect des règles. Notre boussole ne doit, d’ailleurs, pas être : est-il ou non étranger ? Mais plutôt : qu’il soit ou pas étranger, respecte-t-il les règles ? » Et en l’occurrence, l’Italie n’a pas fait respecter l’obligation de quitter le territoire européen.

« L’étanchéité des frontières extérieures » de l’Europe, le vrai défi, selon Geoffroy Didier

La mutuelle gérance de l’espace Schengen est un autre thème européen que Viktor Orban aborde dans cet entretien. « Cet homme [le tueur de Nice, NDLR] est allé à Nice, mais il aurait pu aussi aller en Hongrie, car nous sommes dans l’espace Schengen, observe-t-il. Nous avons donc également un intérêt à cet égard. Et beaucoup dépend de la question de savoir si les pays d’Europe occidentale protégeront enfin leurs propres citoyens. S’ils ne protègent pas leurs citoyens, ils peuvent certainement mettre aussi en danger les nôtres. » « Comme membre de l’espace Schengen, la Hongrie doit pouvoir avoir un droit de regard sur la manière dont la France gère sa propre politique migratoire, confirme Geoffroy Didier. Nos destins sont liés. Une faute de l’un produit des conséquences chez l’autre. Pour rester crédible, l’Europe ne peut donc plus se contenter de solidarité, chacun doit surtout pouvoir démontrer sa solidité. Le vrai défi pour l’Europe dans les années à venir, c’est bien la solidité, c’est-à-dire l’étanchéité de ses frontières extérieures. »

L’homme fort de Budapest rappelle que la Hongrie a vécu avec la présence musulmane (ottomane) « durant cent cinquante ans », qu’il la respecte tant que chacun reste à sa place. Il rend hommage du reste au caractère apaisé des quelques musulmans (32 000 personnes, 0,3 % de la population) qui vivent en Hongrie. « Je ne veux pas voir de situation comme celle que nous voyons actuellement en France, reprend-il. Mais si nous les laissons entrer, ce serait inévitable. Je conseille donc aux Hongrois de tenir la ligne, de tenir la ligne à tout prix : ne pas nous laisser imposer des règles bruxelloises qui nous obligent à laisser entrer des personnes que nous ne voulons pas laisser entrer, vivre avec des gens avec qui nous ne voulons pas vivre – et ensuite assister aux funérailles. Je ne veux pas de ça. » Pour mémoire, la fille de Viktor Orban, Rahel, a été victime en novembre 2017 d’une agression en France. Tandis qu’elle roulait dans les rues de Saint-Denis (93), sa voiture a été attaquée, une vitre a été brisée et des voyous en ont profité pour lui voler son sac à main.

Orban achève son message par un avertissement à la Commission de Bruxelles : « Ils peuvent faire pression sur nous autant qu’ils veulent, ils peuvent nous faire chanter, ils peuvent nous intimider autant qu’ils le souhaitent : nous ne suivrons pas le chemin sur lequel ils sont, parce que ce chemin, nous le croyons, n’est pas pour nous. C’est peut-être pour eux – même si j’en doute de plus en plus –, mais ce n’est certainement pas pour nous. Nous devons donc tenir la ligne et nous devons parler clairement. Notre situation n’est pas facile, car non seulement Bruxelles fait pression sur nous, mais l’opposition hongroise est également pro-immigration. »

Les migrants hongrois… en Europe

« Paul Valéry nous a alertés : « Ce qui est simple est faux ; ce qui ne l’est pas est inutilisable », persifle Nathalie Loiseau, eurodéputée Renew, ancienne ministre de l’Europe du gouvernement d’Édouard Philippe. Malheureusement, Viktor Orban fait le choix du simplisme. Pour lui, pour vivre heureux, vivons enfermés. Il oublie que si tous les terroristes djihadistes sont des musulmans, ils ne sont qu’une caricature hideuse et sanglante d’une forme rétrograde de l’islam. Il y en a d’autres, du soufisme à l’islam des Lumières, en passant par l’islam confrérie d’Afrique de l’Ouest. D’innombrables musulmans vivent aujourd’hui à l’aise dans leur siècle et en paix avec les autres. Il oublie que de nombreux réfugiés ont rejoint l’Europe pour fuir la barbarie islamiste : Algériens des années de plomb, Syriens fuyant Al-Qaïda et Daech, ils n’ont pas cherché à aller ailleurs que là où la liberté et les êtres humains sont les mieux défendus, sur notre continent. Lorsqu’il affirme que « l’avenir des Hongrois est en Hongrie », des centaines de milliers de Hongrois le démentent, depuis des années : fuite des cerveaux, diasporas hongroises, ils ont choisi de bâtir leur avenir ailleurs et en ont le droit. » En effet, on estime à 500 000 les Hongrois qui ont quitté leur pays pour trouver de meilleures conditions de vie en Europe, dont 300 000 à Londres. Jusqu’à la pandémie, la Hongrie faisait face à un manque cruel de main-d’œuvre.

Curieusement, Viktor Orban ne va pas jusqu’au bout de son raisonnement. Lorsqu’il dit que l’UE doit éviter l’entrée des migrants et qu’il refuse, dans ses discours, de distinguer les réfugiés (qui ont le droit à la protection) et les migrants économiques (qui n’ont pas de droit spécifique à s’installer en Europe), il ne se prononce jamais directement sur l’abolition du droit d’asile tel qu’il résulte du droit international. Ce serait plus simple, pourtant. La Hongrie pourrait dénoncer la Convention de Genève de 1951, à laquelle elle a adhéré le 14 mars 1989. Pourquoi Viktor Orban, qui a tous les pouvoirs à Budapest, n’en sort pas ?

La radicalisation touche des citoyens européens

L’attentat de Vienne vient, en outre, bousculer les vérités d’Orban sur l’origine du terrorisme. De ce que l’on sait de l’auteur, Kujtim Fejzulai, c’est qu’il s’agit d’un jeune Autrichien, d’origine nord macédonienne, connu des autorités autrichiennes pour avoir cherché, il y a deux ans, à rejoindre la Syrie. Arrêté en 2018 en Turquie, ce jeune radicalisé, mineur à l’époque, avait été jugé à son retour en Autriche. Il n’a pas effectué les 22 mois de prison infligés en raison d’une remise de peine… « Le terrorisme ne connaît aucune frontière : sur la Toile, la propagande terroriste atteint nos territoires. Dans nos pays, la radicalisation touche des citoyens européens, souligne Nathalie Loiseau. Des idées simplistes ne font pas une politique. Des divisions entre Européens non plus. C’est pourquoi il faut agir ensemble en adoptant rapidement le règlement sur le retrait des contenus terroristes en ligne, en renforçant la coopération policière et judiciaire, en s’assurant que les services nationaux ont accès aux communications cryptées dans le cadre de la loi et sous le contrôle d’un juge, en mettant en place un parquet antiterroriste européen, en participant aux missions européennes dans les zones touchées par le terrorisme, au Sahel notamment, en mettant en place une politique européenne de l’asile qui intègre plus vite et mieux ceux qui relèvent du statut de réfugié et qui fassent repartir plus vite et plus efficacement ceux qui n’ont rien à faire sur notre sol, y compris pour des raisons de sécurité. »

Quant aux caricatures de Mahomet, Viktor Orban, comme bien des leaders européens, ne semble pas très à l’aise avec l’idée défendue par Emmanuel Macron selon laquelle la liberté de caricaturer doit être absolue. « La moquerie n’est pas agréable, mais tuer des gens entre dans une tout autre catégorie », assure-t-il. Pour lui, c’est impardonnable. Mais le débat sur les limites de la liberté d’expression lui apparaît important et mériterait d’être développé à un moment moins sanglant. Cette réserve apparaît aussi dans le fait des « accommodements raisonnables » qu’il a esquissé dès lors que plusieurs religions cohabitent sur un territoire (ce qu’il ne souhaite pas pour son pays). « Vouloir « réfléchir à la liberté d’expression », c’est se tromper de camp : ce sont les obscurantistes, les fanatiques et les autoritaires que la liberté dérange. Nous ne devons pas changer nos valeurs lorsqu’elles sont attaquées mais au contraire mieux les défendre », bondit Nathalie Loiseau.

Le lien avec la religion chrétienne

« La France et la Hongrie n’ont pas la même histoire, analyse, pour sa part, Geoffroy Didier. La nôtre est singulière : celle d’un sentiment partagé d’une vocation universelle. Pour nous, la liberté d’expression ne se limite pas, ne se discute pas, ne se négocie pas. Nous le savons pourtant : cette liberté n’est pas sans risques. Notre étendard provoque des victimes. Nous ne devrons jamais reculer sur nos principes, mais un pays qui érige en modèle des caricatures doit être en mesure de protéger les siens des risques qu’il produit. Il n’y a pas de liberté sans sécurité. »

Le sentiment exprimé à demi-mot par Viktor Orban n’est pas propre à la Hongrie. Bien des pays en Europe conservent un lien avec la religion chrétienne dans leur constitution. Le préambule de la constitution suisse, adopté en 1999, commence par « Au nom de Dieu Tout-Puissant ! » mais garantit le libre exercice des cultes. Dans une récente interview accordée au Point, le philosophe allemand Peter Sloterdijk analysait finement la spécificité française et une forme de radicalisme laïque qui n’est pas compris par nos voisins. « La France aime se définir comme le « pays des Lumières », disait-il. C’est vrai, mais la France est aussi le pays de la révocation de l’édit de Nantes, qui a éliminé le protestantisme en France. Or c’était un élément de modération. Les Lumières sont un ersatz de protestantisme, mais avec une dose d’excès, presque trop religieux, sans le savoir. La laïcité à la française est trop directement la fille de la Révolution et pas, comme en Allemagne, le résultat d’une paix des religions. » D’où une certaine retenue chez nos partenaires vis-à-vis des caricatures religieuses…

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