Crépusculaire…

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Crépusculaire. C’est le mot qui vient à l’esprit devant le spectacle d’une société française reconfinée, traumatisée par des attentats barbares, et comme incapable de trouver les ressources pour éviter le délitement de son système démocratique. L’angoisse face à une épidémie que les pays occidentaux, visiblement, ne parviennent pas à maîtriser, est légitime. Mais la forme qu’elle prend ne révèle que trop crûment nos fragilités. Certains prétendront que la façon dont la Chine tirera profit de cette crise sanitaire qu’elle a elle-même provoquée démontre combien les dictatures seraient plus efficaces que les démocraties. Mais c’est justement la perversion des démocraties européennes et états-unienne qui les paralyse en les soumettant au court terme des réseaux sociaux et de l’opinion plutôt que de laisser la délibération des citoyens élaborer des arbitrages en fonction d’une vision à long terme de l’intérêt général. Le spectacle nous tue.

Le spectacle, au sens où Guy Debord entendait ce mot, est en train de détruire la possibilité même d’un « demos », d’un peuple en tant que communauté politique réunissant des citoyens autonomes et responsables. Les États-Unis sont aujourd’hui le visage difforme de cette fracturation violente dont Trump n’est qu’un symptôme. Car, rappelons-le, les électeurs de Trump ne sont pas les seuls à contester le résultat des urnes. En 2016, toute l’intelligentsia américaine, du monde des médias à celui de la culture, avait manifesté son rejet d’un président certes ignoble, mais démocratiquement élu. Et, cette fois encore, la capacité de ces commentateurs à nier le réel avait quelque chose d’effarant.

C’est un avertissement pour les Européens en général, et pour les Français en particulier. L’atomisation des communautés nationales est sans doute le fait le plus saillant de ces dernières années, avec le recul de la rationalité. Deux phénomènes liés à la lame de fond de l’émotion et du narcissisme promus dans les sociétés de consommation et de spectacle. La conséquence ? Le repli de chacun sur ses intérêts propres ou ceux d’une communauté fantasmée, l’incapacité à accepter la volonté majoritaire, au motif qu’elle serait l’expression d’une domination systémique contre des minorités conçues comme des entités homogènes, et le ressentiment généralisé, c’est-à-dire l’expression d’une frustration qui domine tout l’être et justifie sa violence puisqu’elle n’est qu’une réponse à une injustice. Le terrorisme islamiste frappe de plein fouet des sociétés fragilisées, qui ont perdu toute capacité à penser leur propre modèle. Comment ne pas avoir à l’esprit le souvenir de l’Empire romain, devenu incapable, au fil des décennies, de proposer autre chose à ses innombrables citoyens que le « mode de vie romain », fait de thermes, de jeux et de tout-à-l’égout. Les populations germaines ou slaves qui peuplaient les confins de l’Empire n’avaient que faire de ces fadaises, droit romain et organisation administrative, qui avaient rendu possible ce mode de vie.

Dans le même ordre d’idée, il faut rappeler l’analyse du regretté Abdelwahab Meddeb sur ce qu’il appelait la « maladie de l’islam », l’intégrisme, et la façon dont elle venait percuter nos sociétés. Le poète et philosophe tunisien distinguait deux états du dialogue entre Orient et Occident. L’européanisation, processus à l’œuvre durant les deux derniers siècles, et qui liait la diffusion des progrès scientifiques, médicaux et techniques au rayonnement des valeurs universalistes héritées de l’humanisme et des Lumières, et l’américanisation, processus récent dans lequel les technologies sont adoptées sans aucun lien avec la philosophie qui les a rendues possibles. L’usage des réseaux sociaux par les intégristes en est l’illustration la plus frappante. Dans une époque où les Frères musulmans ont, depuis les années 1930, lancé la reconquête du monde arabo-musulman par un islam littéraliste et politique niant toutes les dimensions ouvertes et spiritualistes de cette religion, l’américanisation diagnostiquée par Abdelwahab Meddeb se conjugue avec la dérive narcissique des sociétés occidentales. Celles-ci sont comme tétanisées, engluées dans des débats byzantins pour savoir s’il faut ou non « respecter » ceux qui ont décidé d’imposer leur croyance au reste de la société et si s’interroger sur la jurisprudence de la Cour de justice européenne non élue ne serait pas déjà une remise en cause de l’État de droit.

Les sociétés européennes sont à un tournant de leur histoire. Mais, face aux désordres du monde, face aux idéologies mortifères, la seule réponse efficace est l’approfondissement de ce qui fait le cœur de notre civilisation : la foi en une liberté humaine permise par la diffusion du savoir et le choix de la démocratie comme seul système capable d’éviter la haine et la violence. Mais une véritable démocratie. Pas son contournement par des instances non élues, administrations, organisations internationales, pouvoir économique, qui ont préparé le chaos dans lequel nous sommes.

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