Capitulerons nous ?

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L’écrivaine d’origine iranienne répond à ceux qui, depuis la décapitation de Samuel Paty, regrettent qu’on « exhibe » les caricatures de Mahomet et suggèrent que le droit au blasphème n’est pas sans limites.

Passé la condamnation unanime du terrorisme islamiste qui a décapité Samuel Paty, une petite musique relativiste commence à se faire entendre. L’ancien ministre de l’Éducation nationale Luc ferry a déclaré : « On n’est pas obligé, pour enseigner la liberté d’expression, de montrer des caricatures qui sont à la limite de la pornographie. » faut-il s’en inquiéter ?

Luc Ferry s’inscrit dans la même tradition que Jacques Chirac. En 1989, après la fatwa lancée par Khomeyni contre Salman Rushdie, puis en 2006, lors du procès des caricatures de Charlie Hebdo, il avait utilisé l’argument de la décence et du respect.

C’est méconnaître la culture française. Le siècle libertin a accouché de la Révolution en désacralisant le pouvoir absolu – du roi et du clergé. Et cela fut possible grâce à la caricature, à la satire et à l’excès ! Ce que Luc Ferry appelle « pornographie » n’est rien d’autre que l’invention du citoyen libre. L’équation est simple : la défaite des tyrans germe dans la caricature, elle se propage par le rire, s’installe dans l’intime, se mue en désirs, se transforme en contestation, finit en liberté. Prenez la dernière polémique en date : l’affiche de promotion du nouveau film Borat, nouvelle mission filmée, qui montre l’acteur Sacha Baron Cohen vêtu d’un masque en guise de slip et d’une bague gravée au nom d’Allah, a choqué des chauffeurs de la RATP sur les bus desquels cette affiche était placardée. La RATP a eu beau assurer qu’elle ne retirerait pas cette campagne, elle a toutefois été supprimée du réseau TICE, en Essonne. Le mauvais goût n’est pas hors la loi, que je sache ! Je trouve brillant l’humour de Sacha Baron Cohen, j’en aime justement le mauvais goût, l’absurde, la profondeur de ses mises en scène « pipi-caca ». En ces lugubres temps de confinement et d’attentats, je conseille vivement le visionnage de son œuvre salutaire !

Ne craignez-vous pas que bientôt des voix s’élèvent pour dire que la nouvelle publication des caricatures était une provocation dont on n’ignorait pas qu’elle allait exciter les fanatismes ?

Ces voix retentissent après chaque attentat islamiste, chaque provocation, chaque polémique… depuis une trentaine d’années ! Rappelez-vous : l’empathie abjecte de Virginie Despentes vis-à-vis des frères Kouachi, ou la façon dont les Plenel, Todd et Ramadan ont joué les fines bouches, avec ces phrases terribles : « C’est un sujet délicat », il ne faut pas « cracher sur la religion des plus faibles », «   c’est un humour de lâche ». Ils ont contribué à amalgamer islam et islam politique, musulmans et islamistes, croyants et Frères musulmans. En usant du même langage et des mêmes arguments que les islamistes, ils sont devenus les compagnons de route de l’islamisme après avoir été ceux du stalinisme. Le 13 février 1980, déjà, Jean Baudrillard écrivait dans Le Monde, concernant les islamistes iraniens : « Que ce soit au prix du “fanatisme” religieux, du “terrorisme” moral ou d’une “barbarie” moyenâgeuse, tant pis ou tant mieux, c’est sans importance. Seule sans doute la violence actuelle d’une religion, d’une tribalité qui refuse les modèles de la libre sociabilité occidentale, pouvait lancer un défi à cet ordre mondial. »

La tribune des anciens responsables de la revue Esprit Olivier Mongin et Jean-Louis Schlegel – parue mercredi dans Le Monde– dénonçant l’aveuglement et l’irresponsabilité des « défenseurs de la caricature à tous les vents » dit la même chose, la culpabilité occidentale en plus.

Cela signifie-t-il qu’il faut encore et encore rappeler que l’islamisme et ses tueurs ne sont pas nés avec Charlie Hebdo ? L’islamisme est né en Égypte vers 1928. Il s’est nourri aux mamelles de la révolution iranienne de 1979, s’est fortifié dans la guerre d’Afghanistan, s’est répandu à partir de la guerre d’Irak de 1990-1991, s’est installé grâce à l’inertie, la corruption, la défaite des États arabes qui ont misé sur la docilité et l’ignorance du peuple. Les islamistes détestent la liberté, le savoir, le doute et le choix. Un livre, une foi, un vêtement, un quotidien ; tout le reste est péché.

Lorsqu’on condamne Charlie, on condamne El Manchar, le fabuleux site satirique algérien, et les nombreux intellectuels arabo-musulmans qui se battent, au péril de leur vie, pour défendre la même idée de liberté que nous. N’abandonnons pas, par peur et par lâcheté, une once de nos libertés, au nom du respect d’un totalitarisme : l’islamisme. Sans quoi nous condamnons à mort Nasrin Sotoudeh, avocate iranienne emprisonnée ou Khaled Drareni, journaliste algérien également emprisonné.

De Salman Rushdie à Samuel Paty, considérez-vous que nous sommes en présence d’une même logique de fatwa ?

Y a-t-il un élargissement qui, désormais, concerne potentiellement tout un chacun ?

Aujourd’hui, aucun de nous n’est épargné par la fatwa que l’internationale islamiste a lancée contre les mécréants de l’Occident. Peut-être que, jusqu’à présent, la majorité des Français ne se sentaient pas directement concernés : Rushdie n’était qu’un écrivain ; les victimes de Mohamed Merah que des militaires, et que des Français juifs, dont des enfants ; les attentats de janvier 2015 ne concernaient que des journalistes, des policiers et toujours des Français juifs. Novembre 2015, le Bataclan, les terrasses métissées auraient dû être un électrochoc, mais c’était sans compter que, de relativisme en compromissions, de pudeur en néoféminisme complice, les islamistes avaient gagné du terrain. Il aura fallu attendre la décapitation d’un professeur, dans le cadre d’une banale et familière banlieue pavillonnaire, pour espérer résister collectivement à la vague des « oui, mais » et à la peur. Je peux comprendre qu’on se dise : « Je ne veux pas mourir pour une caricature ! », mais si nous capitulons sur la satire, nous capitulerons sur tout le reste : notre liberté de conscience, de choix, de destin, sans pour autant la garantie d’échapper à la soumission et à la mort.

(*) Auteure de « Khomeyni, Sade et moi » et d’« Éloge du métèque » (grasset)

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