Le «carnage de Français»…

Mahathir Mohamad et le « carnage de Français »

À 95 ans, l’ex-Premier ministre malaisien prétend que les musulmans auraient le « droit de tuer des millions de Français ». Sur son blog, il persiste et signe.

L’ancien Premier ministre Mahathir Mohamad, le 3 septembre dernier lors d’une conférence de presse à Putrajaya en Malaisie.

« Les musulmans ont le droit d’être en colère et de tuer des millions de Français pour les massacres du passé. » Cette phrase a été supprimée par Twitter et Facebook peu après sa publication ce 29 octobre, dans les heures qui ont suivi l’attentat de la basilique Notre-Dame de Nice. Dans la campagne internationale de haine contre la France menée par des islamistes, un tel appel au meurtre, aussi radical soit-il, tomberait dans l’oubli après son retrait des réseaux sociaux, s’il n’avait été lancé par Mahathir Mohamad, ancien Premier ministre de Malaisie, débarqué au début de l’année.

Inconnu du grand public français (ce qui explique sans doute le faible écho de cette information en comparaison de simples appels au boycott de la part d’un Erdogan), le docteur Mahathir bin Mohamad, ancien médecin militaire, est loin d’être un anonyme. Ce vieux loup de mer, qui a atteint cet été l’âge canonique de 95 ans, est le dernier avatar des dirigeants tiers-mondistes d’Asie du Sud-Est, moins connu que l’Indonésien Soekarno (1901-1970), mais tout de même chef de gouvernement le plus important et populaire des quarante dernières années en Malaisie, un pays de 33 millions d’habitants. Des familiers le décrivent comme un « provocateur de longue date ». Au début de sa carrière, il était déjà l’un des plus bouillants élus malais, majorité musulmane du pays alors dominé par une minorité chinoise aisée, les tensions communautaires se soldant en 1965 par la sécession de Singapour et en 1969 par des affrontements meurtriers.

Un homme aux mille visages

Parvenu au pouvoir en 1981, il se révèle être un Premier ministre modernisateur d’une efficacité redoutable. Émule de Margaret Thatcher, ce libéral convaincu propulse la Malaisie parmi les économies les plus dynamiques de la région grâce à un intense programme de privatisations et d’attraction des investisseurs étrangers, réduisant spectaculairement la pauvreté, développant des secteurs de pointe et offrant au passage au pays son étape du Grand Prix de F1 à Sepang. Il joue parfois la carte de l’islam, en ouvrant l’Université islamique internationale de Malaisie ou en s’alliant avec des islamistes proches des Frères musulmans, comme son ambitieux ancien adjoint Anwar Ibrahim. Il se débarrasse cependant de ce potentiel rival en 1998 en le faisant accuser de sodomie, qui est en Malaisie un crime passible de prison, même entre adultes consentants. Et s’il a suscité maintes controverses, en se revendiquant « fondamentaliste islamique » ou en déclarant en 2001 que la Malaisie était un « État islamique », il a aussi réprimé les éléments les plus radicaux des groupes religieux – tout comme il a mis au pas la presse et fait emprisonner des militants d’opposition.

Nous parlons de liberté d’expression et pourtant vous ne pouvez rien dire contre Israël, rien contre les juifs.

Virulent contre l’Occident quand il l’accuse d’avoir livré les Bosniaques au massacre de Srebrenica ou d’abandonner les Palestiniens, il n’en accueille pas moins à bras ouverts les capitaux, armes et conseillers militaires américains. C’est surtout son antisémitisme décomplexé, illustré par d’innombrables discours contre Israël et son usage répété de clichés antijuifs et complotistes, qui lui ont valu sa sulfureuse réputation. Profitant de l’usure de son ancien parti, l’Organisation nationale des Malais unis, il effectue en 2018 un retour surprise au pouvoir, à 92 ans passés, en remportant des élections à la tête d’une nouvelle formation, le Parti unifié indigène de Malaisie. Invité par un syndicat étudiant de Cambridge en 2019, il avait fait scandale une nouvelle fois en ne cessant de parler des juifs : « J’ai des amis juifs, de très bons amis. Ils ne sont pas comme les autres juifs, c’est pourquoi ce sont mes amis », avait-il expliqué. Avant de protester : « Nous parlons de liberté d’expression, et pourtant vous ne pouvez rien dire contre Israël, rien contre les juifs. »

Poussé à la démission début 2020 par une jeune garde fatiguée d’attendre la disparition du vieux chef, Mahathir Mohamad reste respecté, appelé avec révérence « Tun » par ses compatriotes, plus haut rang de l’aristocratie du royaume de Malaisie, titre qui n’est octroyé qu’à une poignée de grands serviteurs de l’État. Certains le soupçonnent de flatter la frange islamiste de l’électorat en espérant faire un ultime come-back. Il essaie aussi de faire oublier sa proximité accrue avec la République populaire de Chine, qu’il s’est refusé à condamner pour la répression de la minorité musulmane ouïgoure, tandis qu’il a relancé les grands projets des routes de la soie. Si des spécialistes de la politique malaise haussent les épaules en pointant son lourd passif de déclarations à scandale, jamais aucune ne pouvait être comprise aussi nettement comme un appel au meurtre que celle du 29 octobre. Le passage qui a fait scandale s’insère dans un long texte, problématique en bien des points, toujours présent en intégralité sur le site de Mahathir Mohamad, qui bénéficie d’une audience considérable en Malaisie et dans le monde musulman.

« Sortie du contexte »

Intitulé « Respecter les autres », ce billet assure tour à tour que, « en tant que musulman, le meurtre [de Samuel Paty] n’est pas un acte que j’approuve », puis que « les musulmans ont le droit d’être en colère et de tuer des millions de Français pour les massacres du passé », avant de sembler nuancer en ajoutant que « les musulmans n’ont pas appliqué la loi œil pour œil, dent pour dent », puis de conclure en répétant que « les musulmans ont le droit de punir les Français ». L’ensemble du post du blog est surtout émaillé de fausses informations et de biais répandus dans le monde musulman : l’assassin de Samuel Paty aurait été un « garçon » (sous-entendu un mineur irresponsable ou un élève ayant réagi à la provocation) ; Charlie Hebdo pratiquerait l’insulte contre les musulmans (et non la caricature ou la critique des religions) ; l’Occident forcerait les musulmanes à adopter une mode impudique (une référence aux lois sur les signes religieux de 2003 et « sur le voile intégral » de 2010) ; dans son histoire, la France aurait tué des « millions de personnes », dont « beaucoup de musulmans » (une généralisation vague sur les crimes de la colonisation, ne prenant pas en compte le travail de mémoire et les excuses officielles de dirigeants français) ; enfin, Emmanuel Macron aurait « accusé tous les musulmans et la religion musulmane de ce qui a été fait par une personne en colère » (alors que les pouvoirs publics français distinguent toujours musulmans et djihadistes).

Le lendemain de la controverse, Mahathir Mohamad a repris la plume sur son site et les réseaux sociaux, se posant en victime et affirmant que sa diatribe avait été l’objet de « tentatives de déformation et sortie de son contexte ». Les médias auraient, selon lui, « supprimé délibérément [la phrase dans laquelle il affirmait] que les musulmans n’ont jamais cherché à se venger des injustices contre eux dans le passé ». Et d’accuser derechef ses détracteurs d’« attiser la haine des musulmans ». Sans remords ni regrets, donc. Mahathir Mohamad n’est pourtant ni un salafiste ni un hargneux détestant la France. Il entretenait de bons rapports avec Jacques Chirac et se targuait encore récemment d’apprendre le français. Ni son épouse ni sa fille aînée (qui avait déclaré en 2018 que « l’islamisation déchirerait la Malaisie ») ne se voilent. Le cœur du texte publié initialement, « Respecter les autres », était justement ce long laïus sur la manière dont l’Occident imposerait des tenues indécentes aux femmes musulmanes. L’ancien Premier ministre malaisien, habitué à parler sans filtre, nous permet sans doute d’entendre comment pensent certains conservateurs dans le monde musulman.

Pouvons-nous avoir aussi le « droit » d’écraser toutes les punaises ???

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