Inquiétant…dramatique…

Lyon Capitale : Êtes-vous une grande gueule ?

Oui, je crois pouvoir dire que j’en suis une, ce qui, soit dit au passage, ne me réussit pas forcément car je manque totalement de diplomatie. Je suis grande gueule car j’ai le souci ardent de la vérité.

Toutes les vérités sont-elles bonnes à dire ?

S’il s’agit de faire avancer la cause du bien, elles sont effectivement bonnes à dire. Je pense que les problèmes qui se posent aujourd’hui à nous ne peuvent être résolus qu’en vérité. « La vérité nous rendra libres”, disait Jean-Paul II citant saint Jean. En revanche, est-ce que c’est toujours bon pour soi, pour sa carrière, pour la façon dont on est perçu ? C’est beaucoup moins évident.

Samuel Paty était, comme vous, professeur de collège. Comment réagissez-vous à son assassinat par un terroriste islamiste ?

Je suis horrifié. Cela pourrait arriver à n’importe lequel d’entre nous. Je suis resté neuf ans dans mon collège en ZEP de la banlieue lyonnaise et je n’ai eu que deux fois des propos mal interprétés qui ont poussé certaines personnes à mal réagir. Mais rétrospectivement, je dois dire qu’il aurait pu m’arriver la même chose.

C’est-à-dire ?

Le cours d’histoire de 5 sur les religions commence par l’apparition de l’expansion de l’islam. Le manuel explique prudemment qu’en terre d’islam, chacun peut conserver sa religion à condition de payer un impôt-présentation bien édulcorée de la condition peu enviable de dhimmi ». J’ai choisi d’étoffer mon propos du texte complet du verset coranique sur lequel les juristes musulmans ont fondé cette règle : le verset 29 de la sourate IX autorise en effet, après que le « fidèle » aura fait une guerre sans pitié à l’infidèle », que celui-là accorde à celui-ci une trêve, à condition qu’il paye un impôt et s’humilie. Le cours s’est bien passé jusqu’au jour où j’ai été pris à partie, assez violemment, par une mère de famille, voilée de la tête aux pieds, me menaçant de sanctions et de plaintes à la direction et au rectorat pour avoir menti et dit du mal de l’islam. Elle m’a même intimé de ne pas citer de verset sans solliciter l’avis de trois imams. Les bras m’en sont tombés. Quelques jours plus tard, son fils, bien gêné de la situation, m’a fait passer une explication de texte d’un curieux « docteur de la loi », qui s’est avéré être une élève de l’IEP de Lyon… J’ai su, après coup, que la mère de famille avait rameuté tout le quartier contre moi, mon nom jeté en pâture. C’est un ami musulman qui travaillait à la DGSI qui a rétabli le calme. Je me suis senti bien seul, ce jour-là, à deux doigts de l’incident, de la bavure “islamophobe ».

Avez-vous été soutenu par vos collègues, la direction du collège ?

Non, pas du tout. Un jour, j’ai exclu du cours un redoublant, régulièrement agité, qui avait dépassé les limites. Comme il s’apprêtait à sortir, un camarade lui a lancé : « Je te rejoins en permanence, Inch allah ! « Un peu maladroitement, je le reconnais, j’ai lancé à la classe qu’ici, en matière d’exclusion, il n’y avait qu’un seul dieu et c’était moi. Ç’a été l’émeute ! Un élève m’a même dit qu’il allait me mettre une bombe ! Une chaise a volé, une table est tombée. Il a fallu cinq ou six surveillants pour calmer la classe. Après avoir renvoyé les élèves les plus véhéments, j’ai repris mon cours, je vous l’avoue, un peu tremblant. Les élèves sont allés se plaindre car, selon eux, j’aurais insulté l’islam ! Et la direction m’a reproché d’avoir tenu des propos choquants. Encore un grand moment de solitude.

Comment décririez-vous vos élèves ?

J’étais dans des classes à 80 % de confession musulmane. Quasiment tous les élèves se reconnaissaient avant tout par le prisme religieux. Ils ne comprenaient pas qu’on puisse être athée. Je me souviens de l’un deux qui m’avait dit que le logo des chaussures Puma insultait l’islam et qu’un autre avait expliqué que lorsqu’on mettait une bouteille de Coca-Cola face à un miroir, le logo signifiait en arabe pas de Mohamed, pas de Mecque ». Ils étaient persuadés qu’il y avait un complot mondial dirigé contre eux. Ils étaient déboussolés, malheureux et désespérés. L’islam venait leur apporter un cadre, avec des règles simples, des « tu dois, tu ne dois pas », ce qui est autorisé halal ou interdit haram, une communauté vaste et soudée, des frères et des cousins à la pelle à eux dont personne ne veut, des gentils. » -les Arabes »- et des méchants -« les Français ». Les règles comportementales issues de l’islam sont considérées avec le plus grand naturel, et sans aucune méchanceté, comme allant de soi, et devant s’imposer à tous. La classe, comme toujours lorsqu’on évoque les questions liées au christianisme et à l’islam, ressemble à une basse-cour survoltée, ou on crie, on gesticule, on s’indigne, on tressaute sur sa chaise. On leur a mis dans la tête que l’islam était un fait social qui irriguait toutes les sphères de la vie en société, y compris l’école.

En tant que professeur d’histoire et géographie, la même matière que dispensait Samuel Paty, vous étiez chargé de l’enseignement moral et civil. Comment inculque-t-on, aujourd’hui, l’enseignement civique sans créer d’émeutes dans les classes ?

Je ne veux surtout pas passer pour le mauvais camarade mais, pour moi, montrer les caricatures relève de la provocation gratuite à l’égard de certains élèves. Je pense que l’éducation civique, telle qu’on l’enseigne aujourd’hui, est extrêmement édulcorée : ce sont les valeurs de la République « Liberté, Egalite, Fraternité », c’est le drapeau tricolore, la tolérance. On ne froisse personne et c’est tant mieux. Il y a, en revanche, matière à renforcer le sentiment de victimisation dans la mesure ou les axes étudiés et les exemples qui sont pris insistent régulièrement sur le racisme à l’islamophobie dont certains sont victimes. Sous prétexte que la République a le souci de l’égalité, on ne fait que renforcer des gamins qui se sentent intrinsèquement victimes dans la certitude qu’ils sont victimes puisque nous le leur disons. De mon point de vue, c’est contre-productif.

Que fait-on alors ?

Il faut, je crois, à tout prix s’efforcer de donner une image positive de notre histoire. Nous ne sommes pas seulement un pays d’islamophobes et de racistes. Il serait plus utile de donner à cette jeunesse de banlieue d’aimer ce pays. Quand on a créé le suffrage universel en 1848, Louis Napoléon Bonaparte a été élu avec 75 % des voix. Jean Macé a alors souhaité créer un système d’éducation au suffrage universel » sous la forme du ministère de l’instruction publique. Pour lui, il fallait bâtir un système qui formate des cerveaux républicains, c’est-à-dire des gens qui pensent et qui votent d’une certaine manière. Il y a une lancinante contestation de tout ce que nous sommes en France, On passe ainsi en revue, avec jubilation, toutes les raisons que nous pouvons encore avoir d’être fiers de ce que nous sommes pour le transformer en champ de ruines. On déconstruit la France résistante, la France universaliste, la France patrie des droits de l’homme. Chaque jour, s’ouvrent de nouvelles archives qui pourront rajouter de l’eau à la tempête justicière qui balaie les derniers châteaux de sable de notre bonne conscience nationale. À l’IUFM (institut universitaire de formation des maitres, NAIR) nous n’avons appris que la manière de mettre de l’huile sur ce feu. Il est vital de repenser la formation des enseignants dans le sens d’une présentation positive de notre histoire.

À vous écouter, professeur d’histoire dans un collège de banlieue n’est pas une sinécure…

Lorsque j’annonçais à mes élèves qu’on allait étudier la géographie de la France, ils me rétorquaient : « On préfère celle de l’Afrique du Nord ! » Michelet a dit : « L’Angleterre est un empire, l’Allemagne est une race, la France est une personne. » J’ajouterai que c’est une personne que l’on peut rencontrer, voir et aimer. Aujourd’hui, on a fait de la France une simple idée. Non, la France, ce n’est pas seulement 1789, les droits de l’homme, la liberté, la laïcité. Tous ces jeunes peuvent avoir toutes les origines, toutes les histoires que vous voulez, on leur demande uniquement de faire corps à ces concepts. Et finalement, de la France, ils s’en fichent totalement, ils ne la connaissent pas. Pire, ils la perçoivent même, avec plus ou moins de conscience, comme l’ennemi.

Comment faire aimer l’école et la France aux élèves en 2020 ?

J’ai constaté que quand on leur dit la vérité, ils sont soulagés. Vous me croirez ou non, mais j’ai eu droit à des ovations. J’étais le premier à tomber de ma chaise. Les manuels scolaires ne parlent pas du tout, ou à la portion congrue, de la traite des Chrétiens par les Arabes qui a duré des siècles, le cœur étant les républiques barbaresques, Alger, Tunis, Tripoli. On compte 1.5 million d’esclaves chrétiens enlevés sur les côtes et en mer. J’en ai parlé en cours. Explosion de fierté dans la classe. J’ai alors dit : de deux choses l’une, soit l’esclavage est un crime, ce que je pense, et il est criminel pour tout le monde, soit c’est un sujet de fierté, ce que je ne pense pas, et c’est un sujet de fierté pour tout le monde. Tous m’ont applaudi en me remerciant car jamais on ne leur avait parlé comme ça, en vérité. L’un de mes élèves, Tarek, très chatouilleux sur la religion, pouvait aussi bien dire des choses abominables, comme lorsqu’il avait commenté l’égorgement de Hervé Gourdel en Algérie, en 2014, par : « Il n’y a qu’un Français pour mourir aussi lâchement, » que merveilleuses lorsqu’il s’est levé en criant : « Vive la France ! », après le visionnage d’un film sur Napoléon. Aujourd’hui, les programmes ont été consciencieusement vidés. On ne parle plus, par exemple, des grandes batailles napoléoniennes qui font, pourtant, la grande histoire de France. Lorsque j’avais passé l’extrait du dernier carré de la Garde à Waterloo issu du film de Serguei Bondartchouk, les élèves s’étaient sentis pleinement français. J’ai le sentiment d’avoir fait un boulot sur la paix sociale un peu plus important qu’en montrant des caricatures de Mahomet. Je leur ai aussi lu la lettre d’adieu de mon arrière-grand-père qui commandait des tirailleurs marocains en 1914. Il savait qu’il ne reviendrait pas, car il s’était sauvé de l’hôpital militaire ou, blessé, il était soigné, afin de participer à un assaut au milieu de sa compagnie Les élèves avaient les larmes aux yeux. Certains ont dansé en chantant La Marseillaise. C’était extraordinaire.

S’aimer soi-même, c’est, au fond, ce que vous prêchez ?

Tout à fait. Ce n’est pas la République qu’ils ont envie de rencontrer, c’est la France. La République est une idée qui vient parfois les agresser quand elle se montre « laïcarde » Je m’explique : la laïcité est le fruit de l’union tumultueuse entre l’Église et l’État, elle est donc imprégnée de 2.000 ans de christianisme. Quoi qu’on puisse en penser, notre pays est imprégné d’anthropologie chrétienne Or, ces jeunes d’une autre religion voient ça comme du christianisme qui n’ose pas dire son nom. Et quand on vient leur expliquer que ce n’est pas vrai, que la laïcité, c’est la neutralité absolue vis-à-vis de toutes les religions, c’est intellectuellement faux. Beaucoup d’entre eux la confondent avec la religion publique d’une République sacralisée, qui se serait substituée à l’Église pour imposer la mise en œuvre de principes évangéliques rebaptisés « valeurs républicaines ». Raison pour laquelle ils contestent cette laïcité.

En 2018, le hashtag # PasdeVague, qui avait fleuri sur les réseaux sociaux, dénonçait déjà l’omerta qui entoure les violences contre les enseignants et le manque de soutien de la hiérarchie…

C’est ce que j’ai vécu. Jean-Michel Blanquer a récemment dit que « pas de vague, ce n’est plus la logique de l’Éducation nationale« . Cela corrobore ni plus ni moins que c’était bien la consigne en vigueur ces dernières années. Aujourd’hui, en tant qu’auteur et conférencier, j’ai moins peur de l’égorgement que de me retrouver devant la justice, tant le moindre propos peut vous entrainer devant un tribunal. Je me souviens d’un prof qui avait été radié par l’Éducation nationale pour avoir organisé un débat sur l’IVG en montrant d’un côté, le discours de Simone Veil sur le sujet (avant sa loi), de l’autre, un film d’une association anti-IVG. Et voyez l’affaire Aram Mandirossian. De quoi a-t-on le droit de parler aujourd’hui sans risquer le lynchage médiatique et le pénal ?

L’autocensure est de plus en plus pratiquée par les enseignants. Selon un sondage Ifop de juin 2018, 38% des enseignants déclaraient s’être déjà autocensurés, 53 % en zone d’éducation prioritaire. Y a-t-il des sujets que vous n’abordiez pas volontairement ?

Après le problème que j’ai eu dans mon cours, j’ai demandé à ne plus avoir de classes de 5e, pour ne plus avoir à parler de l’islam, car je préfère ne pas enseigner quelque chose plutôt qu’enseigner quelque chose qui soit partiel et partial, et de peur d’avoir des ennuis si je dis la vérité, C’est une forme d’autocensure. Mais je n’ai pas une vocation de martyr.

Je reviens sur l’histoire dont vous parlez dans votre livre : Tarek, l’un de vos élèves de 3, avait commenté l’égorgement d’Hervé Gourdel en Algérie par : « Il n’y a qu’un Français pour mourir aussi lâchement« …

On voit se dessiner le portrait d’une jeunesse de banlieue déchirée entre rejet de la France et le désir d’aimer. De plus en plus de jeunes, par éducation, par imprégnation du quartier, n’aiment pas la France spontanément. Ils sont imprégnés de discours sur la colonisation, le racisme et l’islamophobie. Ce que dit Richard Malka, l’avocat de Charlie Hebdo dans le procès des caricatures de Mahomet, est d’une lucidité exemplaire et très courageuse. Il explique que ça fait des décennies qu’on achète la paix sociale, des votes et sa bonne conscience par le silence et que les accusations d’islamophobie, la victimisation, la culpabilisation permanente, l’utilisation de la thématique de l’humiliation sont des armes de destruction massive. Le problème des idées fausses, c’est qu’on ne peut les faire pénétrer que de force dans les cerveaux (on ne fait pas rentrer un clou tordu dans un mur sans taper très fort dessus), en utilisant l’argument d’autorité : « C’est ainsi et pas autrement, ne cherchez pas à comprendre, 2 + 2 = 5. » Ce que j’ai constaté, après mes neuf ans en collège, c’est que cette jeunesse de banlieue a, plus que toute autre, soif d’amour et de vérité. Trop de bonnes âmes, soucieuses de lui faire plaisir, abondent dans des discours erronés qui l’enfoncent dans le sentiment malsain d’une victimisation censée justifier une violence. Je pense que la radicalisation de certains n’est pas une fatalité, rien n’est irréversible. Mais il faut agir. En 2004, le rapport Obin alertait sur la contestation de la laïcité dans certaines disciplines, le prosélytisme à la cantine, le déni ou le refoulement des enseignants et l’avènement dans certains quartiers de contre-sociétés.

Le rapport a été « enterré » par François Fillon, soucieux de la première rentrée scolaire sans le voile. Ça vous étonne ?

Les politiques ne veulent pas de vague. Ils me font penser à ces préfets du bord de Loire qui savent pertinemment qu’un jour il y aura une crue centenaire et prient pour qu’elle ne se produise pas tant qu’ils sont en fonction.

Est-ce qu’on ne se retrouve pas dans la même situation qu’après les attentats contre Charlie Hebdo : on va expliquer ce qu’est la liberté d’expression aux enfants et puis, chez eux, certains peuvent entendre le discours opposé ?

C’est un travail ardu, de tous les jours. Il ne suffit pas de le faire ponctuellement après un attentat. Les élèves arrivent avec des stéréotypes de plus en plus difficiles à extirper. Certains jeunes viennent au collège déjà « armés » contre les professeurs et leur expliquent que ce qu’ils disent en cours est « détricoté » par d’autres le week-end.

 Et si vous étiez ministre de l’Éducation ?

Je changerais les manuels scolaires pour en faire des programmes d’amour de soi-même et pas d’auto-dénigrement. Les programmes sont entre les mains d’idéologues qui ont comme obsession je les cite, « de déconstruire le roman national » pour « faire droit aux revendicatives mémorielles des descendants des victimes de la France ». Je me souviens d’un ami inspecteur général de l’Éducation nationale qui faisait passer des oraux à Sciences Po Paris à des élèves ayant eu mention très bien au bac. À l’une d’entre eux à qui il demandait de résumer l’histoire de France en deux mots, cette dernière lui répondit : « Collaboration, colonisation. » On a tout dit. Nous ne sommes plus qu’autoflagellation.

Quels sont vos héros ?

Mon aïeul, bien sûr. C’est moi qui ai le sabre qu’il avait à la main quand il est mort, au milieu de ses Marocains, et je l’ai donné à mon fils.

Vos zéros ?

Les gens qui peuvent impunément en France, me demander de mettre un genou à terre pour ce qui ont fait mes aïeux, et dire à mes enfants qu’ils doivent quitter dès maintenant leur pays pour « sauver leur peau » pendant qu’il en est encore temps, car dans une génération on ne voudra plus d’eux.

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