France : Et eux…Les oubliés …

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Cette fois-ci, ils ne seront que deux. D’habitude, ils sont un peu plus nombreux. Mais, l’âge venant, les vacances en famille, le coronavirus, l’appréhension face aux journalistes aussi peut être, tout cela explique sans doute cette désaffection : les adhérents de Racines pieds-noirs ont préféré rester à l’ombre. Pourtant, il fait bon dans la grande maison blanche des Fenech, à l’abri des pins sur les hauteurs de Cassis. Les cigales stridulent à s’en rompre leurs élytres. Une brise fraiche provenant des calanques caresse les peaux tannées par le soleil. Treize heures, c’est le moment de l’apéro dans la bâtisse en restanque ou trois générations occupent chacune un niveau. Christian Fenech et sa femme au rez-de-chaussée, la grand-mère à l’étage et leur fils au-dessus. Le président de l’association Racines pieds-noirs, par ailleurs directeur du contentieux interministériel de la préfecture des Bouches-du-Rhône, 58 ans, ne s’est pas fait prier pour sortir l’anisette. Ah ! l’anisette, celle qui délie les langues et fait rejaillir les souvenirs ! Verbe haut, faconde d’un Raimu du XXIe siècle, Fenech n’a pas pour habitude de baisser les bras. Et pourtant, cette fois-ci, on le sent désabusé. Représentant de la huitième génération sur les terres algériennes – si ses parents n’avaient pas dû fuir -, il fait ce constat amer : l’héritage des pieds-noirs est en train de s’évaporer. « Nous avons un problème de transmission, confirme-t-il. Lorsque les pieds-noirs débarquent en 1962, ils se focalisent sur l’intégration et la réussite économique. Il fallait se faire une bonne situation. Une obsession. Tout ça a pris une bonne dizaine d’années, le temps d’une génération. Ce n’est qu’à partir des années 1970 qu’ils ont commencé à se soucier de leur culture. Sauf que la plupart des ainés avaient du mal à en parler : trop de souvenirs douloureux Et trop d’hostilité subie. De Gaston Defferre, maire de Marseille, encourageant les pieds-noirs à se réadapter ailleurs, aux dockers de la CGT, qui, avant de poser nos bagages sur les quais les mouillaient dans le port… Des histoires qu’on a racontées, rabâchées, et qui parfois ont fini par gonfler nos enfants... » À ses côtés, justement, son fils Loïc, étudiant en maîtrise de droit, acquiesce dans un demi-sourire. Son père le trainait tout petit aux réunions de l’association fondée en 1999 à Carnoux-En-Provence. Racines pieds-noirs : une association qui, elle, visait à se démarquer des aînés, à dépasser la fameuse « nostalgérie », qui tirait tant de larmes aux anciens, en misant moins sur le folklore que sur l’importance de sauvegarder la mémoire. Et ce qui va avec : la trahison de De Gaulle, les préjugés anti colons, l’injustice, l’exil… Le jeune homme, visiblement, en a un peu trop entendu, même s’il comprend bien cet attachement. Aujourd’hui, l’association compte quelque 200 familles et la moyenne d’âge tourne autour de 55 ans. Mais elle ne recrute plus. À chaque manifestation, Fenech doit se rendre à l’évidence : la fréquentation baisse. Son cousin Charles, 65 ans, entrepreneur d’espaces verts, fait le même constat amer. « On s’aperçoit qu’on a du mal à accrocher nos jeunes. Je pousse, pourtant ! J’ai inscrit pratiquement l’ensemble de la famille : de ma mère jusqu’aux petits-enfants. Mais, je le pressens, ce n’est pas demain qu’ils viendront. Il y a un blocage, ça ne passe pas. »

Si, comme l’historien Jean-Jacques Jordi, on considère que les pieds-noirs sont ceux qui sont nés en Algérie et qui ont vécu l’exode de 1962, leur contingent « tourne autour de 400 000 à 450 000 membres au maximum. Même si les associations ne font pas dans la demi-mesure, la plupart comptabilisent un peu tout le monde avec conjoints, petits-fils, etc. Ça peut aller d’un rapport de un à dix, certains allant jusqu’à prétendre qu’ils sont 4 millions ». Les vrais « pieds-noirs » sont moins nombreux par la force du temps, mais, étonnamment, on constate un regain d’intérêt dans la nouvelle génération, même si cette appétence semble circonscrite à des cercles académiques. Sans doute parce qu’elle a été moins bassinée par le drame passé. « Les jeunes ne se disent pas pieds noirs, poursuit Jean-Jacques Jordi, mais fils de pieds-noirs car nés en France. Il y a vingt ans, vous m’auriez questionné sur ce problème de transmission, Je vous aurais répondu : « Ça disparait. » Mais je me suis rendu compte que les enfants et petits-enfants reprennent le flambeau. Pas pour des revendications, simplement pour mieux connaitre leur histoire. Et je me suis étonné du fait que beaucoup de jeunes nés dans les années 1980-1990 s’intéressent au passé de leurs grands-parents, souvent décédés, mais qu’ils ont connus enfants. On le voit bien dans les universités avec des thèses et des mémoires qui portent sur « Le village en Algérie », « L’arrivée en France », « La transmission pied-noir… Certains étudiants renversant la situation de départ : ils ne demandent pas aux grands-parents : « Qu’avez-vous transmis ? », mais plutôt « Nous, dans cette continuité historique, que peut-on apporter à cette connaissance et à notre microsociété ?« 

II faut dire que la France a changé. « Aujourd’hui, constate l’historien, tout le monde dit « J’aime la France », mais, dans les années 1970-1980, si quelqu’un s’en était réclamé, on l’aurait traité d’affreux nationaliste. Or les pieds-noirs ont ce sens de la patrie. Se sentir pied-noir, c’est une certaine idée de la famille, de la communauté, le respect des valeurs, même si cela peut paraitre un peu vieille France »

La colère et la douleur, pour les plus jeunes, sont moins à vif, mais il leur faut toujours composer avec les préjugés, les a priori qu’ont subis leurs anciens. Le premier ce serait tous des colons qui auraient volé la terre aux indigènes arabes. En réalité, les chiffres racontent une tout autre histoire.

Dans les années 1930, seuls 5% de la population européenne d’Algérie possédaient de la terre et des propriétés. Les 95% restant exerçaient les professions d’artisan, ouvrier, commerçant, agriculteur, médecin ou avocat. Ce que, au moment de l’exode, personne ne veut savoir. Les métropolitains mettent tout le monde dans le même sac. Pas question de faire de cadeaux à ces « riches », Second péché dans l’imaginaire collectif : le pied-noir a fait « suer le burnous ». Là encore, la réalité a été évaluée : le revenu moyen du rapatrié avant l’indépendance était inférieur de 30% à celui des Français de l’Hexagone. Enfin, ultime turpitude : le pied-noir vote Front national (devenu RN)! Cette idée lancée dans les années 1980 prend corps lorsque Jean-Marie Le Pen, dépassant les 10 % aux élections, commence à occuper la scène politique. Le discours de l’époque consistait à expliquer, au mépris des données, que son ascension aurait été facilitée par le vote des rapatriés de 1962. Seul hic à ce raccourci, quand bien même toute cette communauté se serait mise à voter Front national, Le Pen n’aurait pas été au-delà des 1,5%…

« Ce qui revient aussi le plus souvent chez les jeunes, précise Jean-Jacques Jordi, c’est l’intérêt qu’ils portent au multiculturalisme de leurs anciens. Si on remonte aux arrière-grands-parents, il y avait des Italiens, des Espagnols, des juifs, des musulmans, des Français qui se mariaient entre eux, européens avant l’heure. Et qui ont sans doute apporté beaucoup en France à leur retour. » Sans compter qu’ils ont dû se retrousser les manches. La preuve, ici dans ce village de 7000 âmes entre Marseille et Aubagne. À Carnoux-en-Provence exactement. C’est là que, en 1962, des milliers de pieds-noirs ont acheté des terrains et ont littéralement bâti une ville à partir de rien. Une aventure étonnante. Qui en fait, a commencé en 1957. Emilien Prophète – ça ne s’invente pas – et son associé créent la Coopérative immobilière française (CIF) après avoir acheté 400 ha dans ce vallon désert. « Avant, il n’y avait que de la garrigue et des vergers, raconte Nicolas Bouland, 42 ans, premier adjoint au maire, fils et petit-fils de pied-noir, historien de formation, qui a grandi là. Quelques constructions ont commencé à pousser après la fin du protectorat du Maroc en 1956. Petit à petit, Carnoux s’est construite avec des Français du Maroc et de Tunisie. Ils achetaient des maisons sur plan. Une sorte d’investissement si jamais la situation tournait mal en Afrique du Nord… Carnoux se trouve à cheval sur les communes de Roquefort-la Bédoule, Cassis et Aubagne. Un vrai méli-mélo administratif pour ce projet privé. En 1961, la CIF est en grande difficulté pénale et financière, la banqueroute menace, mais, de mai à septembre 1962, l’arrivée massive de pieds-noirs, surtout sur l’arc méditerranéen, change la donne. Un certain nombre d’entre eux sont intrigués par cette expérience, sorte d’ilot d’Afrique du Nord au milieu de la Provence. Élément déterminant, les terrains ne sont pas chers, vu que la CIF, dont les fonds sont au plus bas, brade ses prix. Rapidement des familles entières s’installent. Le nombre d’habitants explose, passant de 242 au début de 1962 à 1300 après les accords d’Évian de mars. Il faut alors penser infrastructures, écoles, sports…

En 1966, après moult péripéties, Carnoux devient une commune de plein exercice. Une décision rare à l’heure où l’on regroupe les villages. C’est d’ailleurs la dernière-née du département. Ce qui permet à la ville de s’autoproclamer fièrement « plus jeune commune des Bouches-du-Rhône ». À la mairie, on ne veut pas occulter l’héritage des pionniers. Le nouveau bâtiment d’un blanc immaculé avec toits plats, arches et moucharabiehs reprend d’ailleurs l’esthétique des constructions d’Afrique du Nord. Comme un dernier clin d’œil aux premiers bâtisseurs en train de s’éteindre doucement. « Cet ADN ne disparaitra jamais, affirme Nicolas Bouland. Même si nous n’avons plus envie d’être ramenés au folklore merguez-anisette et préférons regarder l’histoire en face avec ce qu’il y a eu de bon et de moins bon dans la colonisation. Comme ce camp, entre Carnoux et Cassis, où les harkis étaient logés dans des conditions déplorables. Comme ces ouvriers maghrébins, venus pour la construction des habitations, regroupés dans des bidonvilles. Ça fait partie des choses dont on n’a aucune raison d’être fiers Jusqu’en 1972, il n’y avait que des pieds-noirs ici. Avec la création des lotissements pavillonnaires, la population a évolué. Dans les années 2000, entre les rapatriés de première génération, les enfants et les petits-enfants, les pieds-noirs devaient représenter 50 % de la population de la ville. Maintenant cela tourne plutôt autour de 35%. L’âme de Carnoux se dissout donc lentement sous la pression démographique des nouveaux arrivants. Restent les noms des rues, la place du Maréchal-Lyautey ou la médiathèque Albert Camus, mêlés à des appellations typiquement provençales.

La foi chrétienne chevillée au corps.

 C’était le souhait des pères fondateurs : que Provence soit accolée à Carnoux comme un message d’accueil et d’intégration, histoire d’éviter que la ville ne soit considérée comme une enclave pied-noir. À deux exceptions façon Le Corbusier, avec ses quatre cloches prises sur celle de Saint-Denis-du-Sig en Oranie. Sans oublier l’événement spirituel fort de l’été : chaque 15 août depuis 1963 se déroule le pèlerinage en l’honneur de la Vierge noire, une réplique de la statue de Notre-Dame d’Afrique de la basilique d’Alger. Un jour par an, jusqu’à 5000 pèlerins se pressaient, Carnoux se transformait alors en petite casbah d’Alger. Une ambiance festive que le père Lucchesi, 55 ans, a découverte en 2005 lors de sa nomination. « La foi chrétienne est chevillée au corps des pieds-noirs, dit-il. Avec chez eux, un relief particulier, une dimension d’humanité colorée et bigarrée. Lors de mon premier 15 août, il y avait tellement de monde à la messe de 11 heures que les gens débordaient sur le parvis de l’église. Ensuite se déroulait un déjeuner, une paella à la mode pied-noir. Mais les forces vives peu à peu ont disparu. Ils ne sont plus que 500 fidèles maintenant, dont une poignée de jeunes. Mais je m’engage à ce que cette fête perdure, même s’ils ne parviennent plus à réaliser »

Au cimetière de Carnoux, la réplique de l’arche de Djamila, en Algérie, trône au milieu des tombes. À ses pieds, un morceau de terre rapportée de toutes les colonies françaises. Et cette particularité étonnante, unique en France : jusque dans les années 1980, on pouvait s’y faire enterrer même si on n’y avait jamais habité, il suffisait de produire un titre de rapatriement. Aujourd’hui, les caveaux familiaux arborent des épitaphes émouvantes comme « Repose en terre natale », « A tous les nôtres restés en terre africaine » …

Parmi eux, celui de la famille d’André Moyo, l’un des premiers arrivés à Carnoux. A 84 ans, cet ancien serrurier se souvient parfaitement de son départ de Souk Ahras, le 26 octobre 1962. Il rentrait du travail lorsqu’il a découvert une famille installée chez lui ! « Là, j’ai compris qu’il fallait fuir. J’ai construit un conteneur à la va-vite pour y déposer 6t de matériel. Le soir même, j’ai pris un camion et filé sur Bône, à 100 km de route, où un transitaire m’a fait la fleur de tout charger sur un bateau. Le lendemain, j’étais à bord ».

Pas seul… « Oh non, pas seul : je suis parti avec ma mère, mon grand-père, ma grand-mère, ma tante… Huit corps en tout dans le conteneur ! Huit corps que j’ai extirpes de la tombe familiale. Et que j’ai réussi à ensevelir ici à Carnoux. J’avais 26 ans. Je faisais des folies à cette époque. Il faut dire que mon père ne voulait pas quitter l’Algérie si l’on n’emportait pas nos défunts… »

Moyo, fondateur de l’autre association locale, Carnoux racines, regrette de ne plus retrouver cette mentalité pied-noir faite de grands repas et du « bien vivre ensemble ». Heureusement, ses petits-fils, tous deux diplômés de Sciences-Po, avocat et major de HEC pour l’un, en économie à Oxford pour l’autre, lui apportent beaucoup de fierté. André Moyo fils, qui a repris et développé l’affaire de son père, en est persuadé : « Sans efforts, ça pourrait disparaitre très vite… Ça nous rend tristes parce que beaucoup de jeunes ignorent la joie du partage ». Pour son père, en tout cas, les souvenirs cuisants du départ en catastrophe sont toujours présents. « On a été mal accueillis en France. Les gens nous ont pris pour des Américains. Comme par hasard, le prix des appartements avait triplé à l’achat comme à la location ! Tout ça s’estompe maintenant, mais on ne pourra jamais oublier que de Gaulle nous a trahis ». Un ressentiment partagé par l’immense majorité des pieds-noirs et que Christian Fenech a théorisé sous l’expression d’injustice historique ».

« Tant qu’on n’aura pas posé les bons problèmes, s’enflamme Fenech, on continuera à fantasmer sur un passé colonial meurtrier. Tout ça parce qu’on ne veut pas s’attaquer à la stature du Général De Gaulle, il a bien réussi son coup ! Pour justifier sa politique, il nous a mis tous les maux sur le dos. Or il n’a rien réglé du tout. Au contraire, c’est une bombe à retardement. Comment voulez-vous intégrer des populations dans notre pays quand l’école et les médias n’arrêtent pas de dire qu’on a fait du mal à leurs parents et à leurs grands-parents ? L’injustice dont nous avons été les victimes a des répercussions sur l’actualité. Il faudra bien reconnaitre un jour que de Gaulle a menti et que sa solution expéditive qu’ils vivent là-bas. Les décolonisations bâclées ont mis au pouvoir des gens qui pensent plus à se servir qu’à servir leur pays. Une bonne fois pour toutes, ce serait bien qu’on ouvre ce débat ».

Un combat qui a peut-être ses vérités, mais qui a perdu peu à peu de son acuité. Loin de ces considérations politiques, Bouland, le premier adjoint, tranche : « Je trouve plutôt sain qu’il n’y ait pas de communautarisme. Les pieds noirs se sont dilués dans la communauté nationale. On est passés de la mémoire à l’histoire. »

C’est bien…la repentance… Mais pas à sens « unique »… Il est indispensable de « connaitre » l’histoire de France et de ses colonies avant de parler… Dans ce cas les Pieds Noirs , les Harkis , et tous ceux restés là-bas … Il n’y a pas que les banlieues contrairement à ce que pensent les Politiques de tous bords.

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