France : « Chez certains collégiens, un refus catégorique d’avoir de l’empathie envers les victimes »

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Professeur en histoire-géographie dans un collège populaire, Mathieu confie son désarroi sur la radicalisation de certains élèves.

Lui aussi est professeur en histoire-géographie. Lui aussi enseigne dans un collège, avec sur les bancs de ses classes, une mixité d’origines culturelles. Lui aussi a montré les caricatures publiées par Charlie Hebdo à ses élèves. Pourtant, Mathieu refuse de céder à la panique. « Bien que mon établissement soit dans un quartier du nord de Paris, avec une part d’élèves non négligeable appartenant à la communauté musulmane, je n’ai pas peur. Je n’ai jamais hésité à montrer les caricatures sur Mahomet dans mes cours, même si j’ai choisi celles qu’il me semblait plus simple d’aborder. Contrairement à mes collègues de certains quartiers difficiles, je ne suis jamais allé en cours la boule au ventre, mal à l’aise, avec une atmosphère réellement lourde », concède-t-il.

Mais le trentenaire le reconnaît, il est rassuré que les vacances tombent à point nommé. « Je n’aurais pas aimé me retrouver lundi face à des élèves pour réagir à ce qui s’est passé. À chaud, c’est la course aux amalgames. On se retrouve face à certains jeunes aux cerveaux remplis de déclarations chocs, qui entendent tout et n’importe quoi, notamment sur les réseaux sociaux, et que la parole du prof n’est pas capable de contrer », estime-t-il. C’est que, arrivé dans son établissement en janvier 2015, au point culminant des attentats, Mathieu garde en mémoire le climat qu’il a dû affronter. De cette période où « il fallait réussir à dialoguer avec les élèves, ne surtout pas rompre le contact, malgré les événements ». De ces moments où il a fallu convoquer des familles « parfois abasourdies par l’agressivité de leurs enfants », pour tenter de lutter contre les dérives. « J’ai été confronté de la part d’une minorité de collégiens à un refus catégorique d’avoir de l’empathie envers les victimes, à des discours violents de gamins musulmans de 13-14 ans qui semblaient reproduire ce qui se disait à la maison, raconte-t-il. Au début, très tendu, j’ai réagi de façon impulsive, de manière frontale. Puis je me suis dit que mon rôle de pédagogue exigeait de prendre du recul par rapport à leurs réactions. »

Chemins de traverse.

Refusant d’abandonner son rôle, le prof prend des chemins de traverse. « Même si les discours d’autres jeunes musulmans de ma classe s’opposaient fermement à ces actions, rappelant que le Coran interdisait de tels actes, tant que je passais par la religion, je crispais les élèves. J’ai décidé d’aborder les caricatures par différents angles. » D’abord en parlant de celles qui raillaient des phénomènes de société. Puis en abordant celles qui se moquaient des politiques. Pour finir par examiner celles qui critiquent conjointement les différentes religions. « J’ai réussi à leur apprendre que Charlie était un véritable journal qui ne publiait pas que des dessins, à les faire rire sur des sujets moins sensibles », se souvient-il. L’enseignant rappelle l’histoire du blasphème en France, montre les caricatures de dessinateurs musulmans au Maghreb, emprisonnés pour leurs idées. « Contrairement à ce que certains politiques prétendent, chercher à comprendre n’est pas excuser. Il ne faut pas fermer les yeux, mais renouer le dialogue pour absolument aider ces collégiens à comprendre, sous peine de se couper d’une génération entière de jeunes Français, assure-t-il. Si les élèves sont capables d’assimiler les excès d’un régime totalitaire, ils doivent pouvoir accepter l’idée qu’une religion puisse être dans l’excès. »

Lui a beau refuser de céder au découragement, il comprend la réticence de certains collègues. « Certaines classes sont dans des climats explosifs où on ne sait pas comment faire. J’avoue que, si j’ai prévu d’aborder le sujet dans les moments d’expressions libres prévues pour les professeurs principaux, je préfère moi-même attendre quelque temps avant de me lancer avec mes élèves dans une analyse poussée de ce qui vient de se passer. L’école voudrait former des petits citoyens républicains. Mais nous ne pouvons faire plus qu’apprendre à des enfants à s’émanciper pour savoir dans quelle société ils veulent vivre. Et, comme nous les adultes, n’arrivons pas à leur proposer un projet de civilisation, la religion s’engouffre pour remplir ce vide. »

À l’image de cette élève « une des plus adorables que j’ai jamais eues », en voie de radicalisation depuis qu’elle a entamé une histoire d’amour avec le frère d’un étudiant extrémiste. « Sa mère catastrophée a prévenu la police, et son téléphone est sur écoute depuis peu, se désespère-t-il. Nous perdons des gamins sans pouvoir réagir. Il faut absolument résister pour garder le contact avec eux et les maintenir dans le giron scolaire. »

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