France : Mila ???

Tout a commencé par une histoire banale. Une adolescente se fait insulter sur les réseaux sociaux, elle répond et reçoit des menaces en retour. Une affaire malheureusement ordinaire, qui aurait pu être oubliée comme elle est venue, noyée sous d’autres flots de haine et de bêtise.

Et pourtant, celle-ci ne passe pas, elle est, pour reprendre une formule de Patrick Modiano, « comme une piqûre d’insecte qui vous semble d’abord très légère. Du moins c’est ce que vous vous dites à voix basse pour vous rassurer ». (1) L’affaire Mila ne fait pas revenir, comme l’enquête mémorielle de Modiano, à des souvenirs d’enfance. Seulement au mois de janvier dernier. Après avoir évoqué sur un réseau social une attirance pour les filles, Mila essuie une bordée d’injures. Au nom du Coran. Elle réplique, s’en prenant violemment à l’islam. En des termes très crus, certes – ce dont elle s’est excusée ensuite –, mais qui ne visent que la religion. À aucun moment elle ne désigne les musulmans.

Clandestinité. L’enfer se déchaîne alors : menaces de mort et de viol, précises, massives. Tout cela n’est pas seulement virtuel. La violence est telle que Mila est exfiltrée de son école. Elle n’y retournera pas, sauf pour y prendre ses affaires. Ses persécuteurs, eux, sont toujours pour la plupart dans leurs lycées respectifs. Cet été, en vacances à Malte, elle a été agressée par un jeune homme qui l’a reconnue. Et elle continue de recevoir des promesses d’égorgement ou autres. Sa vie a basculé. Mila se tient désormais dans une forme de clandestinité. Peut-on être Salman Rushdie à 17 ans ? Sauf qu’il ne s’agit pas ici de mollahs établis dans un pays où ils gouvernent, avec une capacité d’action hors de leurs frontières, mais d’une foule d’adolescents de son école, et d’un peu partout en France. Ils n’ont peut-être pas l’air bien effrayants, mais ils ont gagné. La liberté d’expression, elle, a perdu. Étrange défaite que celle de la société française, qui s’est résignée à l’exil intérieur de Mila. Le récit complet qu’en fait Nicolas Bastuck dans ce numéro est déstabilisant. Comment cela a-t-il pu se produire ?

Le procès des attentats de janvier 2015, qui se tient actuellement, a pourtant plutôt été l’occasion d’un sursaut : le soutien politique à Charlie Hebdo est plus unanime qu’au moment de la publication des caricatures de Mahomet en 2006, de l’incendie du journal en 2011 et même du massacre de la rue Nicolas-Appert. Mais pour Mila le soulèvement est plus discret. La France laisse passer… On aurait pu imaginer que la puissance publique refuse net la défaite. Qu’elle mette tous ses moyens en œuvre pour que Mila revienne s’asseoir en classe, et que le premier crétin qui moufte soit puni ou exclu. Aujourd’hui, c’est Mila qui est punie, Mila qui est exclue. Bien évidemment, personne ne peut lui imposer cette charge, lui demander d’embrasser un destin sacrificiel qu’elle n’a pas choisi, et encore moins lui faire prendre des risques pour sa vie. Il n’empêche, la piqûre se fait plus douloureuse chaque jour. Pour elle, bien sûr, mais aussi, d’une autre manière, pour nous tous.

Surjouée. La plaie enfle un peu plus lorsqu’on lit le reportage de Marion Cocquet dans son lycée. Cette sévérité si répandue parmi les élèves à l’égard de leur ancienne camarade, justifiée à la fois par une exigence de « respect » envers les religions et par une forme de fatalisme… A-t-on manqué quelque chose ? Probablement, oui. La solidarité presque complète dont Charlie Hebdo bénéficie est récente. Et le symbole est tel que l’on peut se demander si celle-ci n’est pas surjouée. On se souvient que, au déclenchement de ce qu’il faut bien appeler « l’affaire Mila », Nicole Belloubet, alors garde des Sceaux, affirmait sur Europe 1 que « l’insulte à la religion, c’est évidemment une atteinte à la liberté de conscience. C’est grave mais ça n’a pas à voir avec la menace ». Belloubet se rétracta quelques jours plus tard, plaidant « une expression maladroite ». Sans rire… Une « maladresse », pour une agrégée de droit… Et la ministre de récidiver immédiatement en écrivant sur Twitter : « On peut critiquer les religions. Pas inciter à la haine. »

Lors de son discours sur le « séparatisme », Emmanuel Macron, lui, a été clair : « Le problème, a-t-il dit, c’est cette idéologie, qui affirme que ses lois propres sont supérieures à celles de la République. » Il n’a pas cité Mila. Pourtant, elle incarne une nouvelle version, moins organisée et plus diffuse, de ce « problème ». Le matin du procès de l’un de ses poursuivants, à Auch, Mila avait écrit un petit mot à sa mère, rapporte Nicolas Bastuck : « Ils ne détruiront pas ma vie mais ils ont effacé la vie heureuse que j’avais, probablement à jamais. Le pire, avec tout ce que j’entends et reçois autour de moi, c’est que je me dis que je sais pertinemment comment je vais mourir. Avec du recul, je me dis que cette pensée est vraiment grave. » Oui, elle est grave

(1) Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, Gallimard, 2014.

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