France : « Il faut prendre au sérieux le discours fanatique »

Dans son nouvel essai, ce frère dominicain, islamologue reconnu, explore les racines du fanatisme religieux, en particulier musulman.

Adrien Candiard au couvent Saint-Jacques, Paris

Adrien Candiard : « Il faut prendre au sérieux le discours fanatique »

Ce trentenaire est sans doute l’essayiste catholique le plus vif de notre époque. Le dominicain Adrien Candiard vit et travaille à l’Institut dominicain des études orientales (Ideo), fondé au Caire par les frères en 1928, d’où il nous fait parvenir à intervalles très réguliers des textes spirituels qui éclairent nos problématiques contemporaines. Depuis plusieurs années, Adrien Candiard étudie les manuscrits de l’islam médiéval, en particulier les écrits d’Ibn Taymiyya, penseur du XIVe siècle auquel se réfèrent de nos jours encore les musulmans radicaux. À partir de ces recherches, dans son nouveau livre, Du fanatisme. Quand la religion est malade (éd. du Cerf), il propose une réflexion originale, compacte, dense sur ce fléau qui continue à faire tant de ravages dans notre époque dite postmoderne.

Pour le dominicain français, c’est la mise en distance de la théologie en islam, source d’esprit critique, qui a permis aux plus radicaux de prospérer. Une plongée décapante aux racines du fanatisme religieux, qui surprendra plus d’un lecteur.

Le Point : Se référer à un penseur islamique du XIVe siècle, Ibn Taymiyya, permet-il une lecture pertinente de notre monde contemporain ?

Fr. Adrien Candiard : Le plus souvent, le commentaire sur le monde contemporain est ébloui par le présent. Or, ce que nous vivons répond à de multiples temporalités. Il y a évidemment une temporalité immédiate nourrie par l’actualité. Mais sont aussi à l’œuvre en nous des logiques qui reposent sur des temporalités plus longues, notamment sur le plan religieux. Le danger, c’est de passer à côté de cette temporalité plus lente, plus longue, plus complexe à étudier. Les débats médiévaux ont incontestablement une influence sur notre vie actuelle. Être libre, c’est aussi comprendre cette influence, et non pas simplement la subir. Cela est particulièrement vrai concernant Ibn Taymiyya, dont l’héritage influe sur les courants contemporains de l’islam, en particulier salafistes. Ibn Taymiyya est un auteur à la fois farouchement intransigeant et extrêmement raffiné, lecteur polémique de tout ce que la tradition islamique a produit de philosophes et de théologiens ; il passe beaucoup de temps dans le champ métaphysique à explorer des pensées complexes. Malheureusement, il est utilisé aujourd’hui par des gens qui n’ont pas du tout sa culture théologique et philosophique. Sa dimension rigoriste est réelle, mais on se focalise dessus en occultant la subtilité de sa pensée et de sa culture. Ibn Taymiyya n’est pas seulement un juriste obtus tenant des propos violents.

Sa pensée est aux sources du fanatisme musulman ?

Le fanatisme n’est pas créé par un auteur. Il s’agit d’une attitude religieuse dont on retrouve des expressions assez différentes un peu partout. C’est une tentation du cœur humain. Il est toujours religieux, mais il consiste à mettre à la place de Dieu un absolu, quelque chose qui n’est pas Dieu. Il peut y avoir des formes séculières de fanatisme autour de concepts comme la race, la nation, la classe sociale, le progrès, l’histoire, qui deviennent des absolus. Mais il y a toujours au départ un réflexe religieux : on installe un dieu, une idole.

Pourtant, dans l’esprit commun, le fanatisme, c’est l’excès de Dieu…

Quand on croit avoir Dieu dans sa main, on ne parle pas de lui, mais d’une idole. Car Dieu est toujours au-delà de ce que l’on peut manipuler ou posséder ; il nous dépasse toujours. Il ne faut pas se laisser prendre naïvement à la religiosité d’un discours fanatique qui parle de Dieu pour mieux l’écarter en pratique. Un discours fanatique parle de Dieu toute la journée, alors que, dans les faits, il le met à distance. L’intégrisme catholique, par exemple, c’est une idolâtrie du catholicisme. Quand on fait du catholicisme un absolu, que le concept prend la place de Dieu, l’identité religieuse qui est un moyen d’aller vers Dieu remplace la finalité. Et alors, il n’y a plus de place pour Dieu. C’est une différence subtile, et pourtant fondamentale. La vie spirituelle sert justement à dépasser ces moments d’idolâtries pour nous rappeler que Dieu est là.

Le fanatisme religieux aujourd’hui est-il différent de celui qui avait cours au XIVe siècle de Taymiyya ?

Ce ne sont pas les mêmes moyens de communication ni les mêmes armes. Mais le mécanisme de fanatisme n’a pas tellement changé, que ce soit au XIVe siècle des mamelouks ou pendant les guerres de religion européennes du XVIe siècle. Car le fanatisme reste une tentation du cœur de l’homme. Ses formes vont pourtant changer, parfois très fortement, en fonction des théologies qui la sous-tendent, ce qui explique que tous les fanatismes ne se valent pas, et, par exemple, qu’ils n’ont pas tous le même rapport à la violence.

La théologie, ce n’est pas du catéchisme ronronnant. C’est une science humaine qui a une dimension critique. D’où la méfiance de certains courants fanatiques à son égard.

Vous écrivez, dans votre livre, que la pensée fanatique musulmane naît du fait qu’elle proscrit la théologie…

Un des aspects essentiels, mais peu visibles, de la crise que traverse aujourd’hui l’islam sunnite est l’effacement de la théologie. C’est un point commun aux salafistes comme aux réformateurs ouverts à la modernité : ils ne s’occupent pas de théologie. Quand je parle de théologie, je veux dire une réflexion consciente d’elle-même, donc critique, sur ce que le langage peut dire de Dieu. Cette réflexion-là a été dans l’islam classique extrêmement vivante, libre, et trop de musulmans l’ignorent aujourd’hui. Cela s’explique notamment à cause de l’influence des courants salafistes qui jugent que la théologie en islam est illégitime. Ils estiment qu’on ne peut pas connaître la nature de Dieu, mais seulement sa volonté : être croyant, c’est s’intéresser aux commandements de Dieu et pas à Dieu lui-même. Beaucoup de musulmans entendent cela et ignorent combien leur tradition théologique est riche et variée. La théologie, ce n’est pas du catéchisme ronronnant. C’est une science humaine qui a une dimension critique. D’où la méfiance de certains courants fanatiques à son égard.

Vous dites aussi que vous n’aimez pas du tout la qualification de « musulmans modérés » …

Parce que l’idée suppose que plus on est musulman, plus on est violent. Ce qui accrédite l’idée que la religion musulmane n’est acceptable que limitée. Moi, je n’ai pas du tout envie que l’on me dise que je suis un chrétien modéré. Mère Teresa, vous croyez qu’elle était extrémiste ?

Le fanatisme est-il une maladie psychologique ?

Dans certains cas, sans doute. Mais on ne peut pas expliquer des mouvements de grande ampleur par une pure faiblesse ou la maladie. Ces groupes fanatiques n’attirent pas que des paumés, il y a un discours cohérent et construit que l’on doit prendre au sérieux.

Craignez-vous la montée du fanatisme ?

Comme disait Pierre Dac : « La prévision est un art difficile surtout quand il concerne l’avenir. » Je reste prudent sur ce sujet. Un événement spirituel, comme l’arrivée de François d’Assise dans l’Europe médiévale, est toujours imprévisible. Ce qui peut sortir l’islam des dangers actuels, c’est un approfondissement de sa tradition théologique et de sa spiritualité, qui sont les meilleurs antidotes au fanatisme. Des voix vont-elles permettre cela ? Impossible à dire. Tant en Orient qu’en Occident, il y a beaucoup d’interrogations identitaires, les gens se demandent qui ils sont, en tant que personne, mais aussi société. Cette insécurité forme un terreau favorable à un type de fanatisme puisque celui-ci consiste à mettre quelque chose à la place de Dieu : je défends dans l’espace public ce que je suis plutôt que ce que je pense. Conséquence, il n’y a plus de dialogue possible. Et les ingrédients d’explosion du fanatisme sont alors réunis.

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