France : Il doit me manquer une case…

Il doit me manquer une case: je ne comprends toujours pas pourquoi féminiser systématiquement les noms de profession serait une conquête du féminisme, la défaite d’un bastion masculin, la reconnaissance du droit à l’égalité. J’ai entendu dire aussi que tolérer que certaines fonctions soient encore désignées par un mot masculin découragerait les femmes de les investir. Après des années de tergiversations, l’Académie française a fait une démarche d’ouverture il y a deux ans ; quant aux médias, ils appliquent les injonctions à adapter tous les termes, sans que l’usage suive de manière homogène.

Le sujet donne le tournis à chaque fois qu’on l’aborde, tout exemple entraînant un contre-exemple. Lancez la conversation là-dessus : vous vivrez une expérience affolante, un peu comme si vous aviez donné un malencontreux coup de poing dans un nid bourdonnant. Les objections fuseront de partout comme des guêpes enragées. Être ramenée de manière insistante à sa propre identité sexuelle est parfois un peu lassant. Certaines femmes hésitent avant de se laisser définir chercheure, sapeuse-pompière, professeure, commandante, officière. Il est piquant de constater que la profession des plus belles femmes du monde fait de la résistance : un mannequin reste un mannequin et ne devient pas mannequine même s’il marche sur des talons et fait voleter sa jupe sur une passerelle. En revanche, « cheffe » s’est imposé avec naturel et ne pose aucun problème d’usage. Les langues ne se laissent pas facilement régenter, elles vivent leur vie en souplesse mais ne se plient que de mauvaise grâce aux projets idéologiques. Reflet de l’esprit national, elles obéissent à des courants souterrains indéchiffrables. Pourquoi – alors qu’il s’agit de deux langues latines – le tigre est masculin en français et féminin en italien ? Pourquoi le soleil, die Sonne, est-il féminin en allemand ? Pourquoi un écrivain est un écrivain, a writer, en anglais, sans aucune possibilité de féminisation ? Pourquoi toutes les tentatives (y compris les plus équilibrées) d’infléchir les langues sont-elles vouées à l’échec ? Même l’espéranto, la langue construite pour tracer la voie de la paix et faciliter la compréhension universelle, a été un flop silencieux. On n’invente pas les langues, on ne les déforme pas par idéologie, la société ne changera pas par magie si les mots prennent un suffixe en -euse, en -eure ou en -trice. Les langues suivent une évolution qui trouve ses racines dans l’histoire et l’inconscient des peuples.

Une maison d’édition qui m’est chère se demande si elle ne devrait pas modifier dans les premières pages des livres la formule habituelle « Du même auteur », dans le cas de femmes, elle deviendrait donc : « De la même autrice (ou auteure) » Si le pas est franchi, ce sera dans la pagaille puisque, bien sûr, certaines « écrivaines » refuseront cette formule. Mais qu’en sera-t-il des écrivains classiques en cette époque où l’on s’autorise allégrement des règles rétroactives ? Le traitement sera infligé à Germaine de Staël, George Sand ou George Eliot. On décidera pour elles. Quelle importance leurs déclarations ou le choix de leur nom de plume, puisque c’est pour la bonne cause. Il ne s’agit pas de les faire lire de la meilleure manière, il s’agit de les enrôler dans une bataille qui n’est pas la leur.

Bien consciente que les guêpes vont me piquer, je plaide coupable de manque de sérieux, de manque de solidarité, d’élitisme, de ce que vous voudrez. Mais avant de finir condamnée, je voudrais citer deux phrases de George Sand tirées de sa correspondance : « Née romancier, je fais des romans. » Et celle-ci, si insolente et légère, si effrontée et juvénile : « Ne m’appelez donc jamais femme auteur ou je vous fais avaler mes cinq volumes et vous ne vous en relèverez jamais. »

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