Joséphine de Beauharnais nous écrit…

Joséphine de Beauharnais nous écrit.

Nous publions ici une lettre reçue mercredi 29 juillet 2020 et signée « Marie Josèphe Rose Tascher de la Pagerie ». La transcription est fidèle ; toutefois, par souci de modération, deux expressions un peu trop vives à l’adresse des préfets qui se sont succédé en Martinique ont été supprimées.

« Dimanche dernier, la statue qui était censée me représenter a été abattue et brûlée ; ce geste révolutionnaire a été filmé par une forêt de smartphones et le fond sonore, bien qu’imparfait, rend compte de la grande joie des audacieux militants. Sur Twitter, le préfet de la République a bafouillé quelques mots : tout en déplorant la destruction, il a conseillé d’attendre l’avis des “commissions mémorielles”. Commission ou pas, mémorielle ou pas, je tiens à raconter cette histoire moi-même. Après tout, c’est de moi, Joséphine, qu’il s’agit.

Cette statue a été érigée en 1859 par la volonté de mon petit-fils Napoléon III. Si j’avais su, j’aurais interdit par testament tout projet de ce genre. J’avais quitté la Martinique à seize ans pour me marier en France avec Beauharnais ; je n’aspirais pas à y revenir sous la forme d’un bloc de marbre blanc de Carrare installé au beau milieu de la place de la Savane. Bon, l’idée naissait d’un élan familial affectueux, mon petit-fils y contribuait financièrement et à l’époque tout le monde a trouvé cela normal. On a mis une belle grille pour protéger le socle en granit et huit grands palmiers royaux (!) tout autour. La fête d’inauguration a duré trois jours, avec invités prestigieux, discours et salves de canon. La population a chanté, dansé et banqueté pour célébrer mon retour sur l’île.

Pendant des années, plus personne n’y a pensé, j’étais devenue une inoffensive attraction touristique, on visitait ma maison natale (quelques pauvres murs couverts de mousse). En 1974, le maire-poète de Fort-de-France Aimé Césaire, qui ne me détestait pas, a toutefois décidé de déplacer le monument sur le côté ouest de la place, en virant la grille et le socle, pour qu’il soit moins visible. Il avait dû sentir que le vent tournait, on me reprochait d’avoir œuvré pour que Napoléon Ier, mon second mari, rétablisse l’esclavage. C’est sa faute, quelle idée de dire cela dans son Mémorial de Sainte-Hélène ! Pour souligner mon influence imaginaire, sans doute. Les historiens vous le confirmeront, il n’avait pas besoin de moi pour prendre une décision.

Le nouvel emplacement n’a pas suffi à me protéger : en 1991, un commando anonyme a décapité la statue, et d’horribles dégoulis de peinture rouge simulant des traces de sang ont été peints sur ce qui restait de mon cou. Les maires, les préfets, tous plus […] les uns que les autres, ont choisi de ne rien faire. Ni remettre une nouvelle tête (qui gît probablement dans un placard de la mairie), ni tout envoyer bazarder, ce que j’aurais de loin préféré. Il paraît que c’était “pour favoriser l’apaisement”. Une expression à la mode pour désigner la […]. Moi qui, grâce à ma légendaire débrouillardise, avais réussi à éviter la guillotine pendant la Terreur, je me retrouvais décapitée en pleine démocratie sur la place centrale d’un département de la République. Et, pendant vingt-neuf ans, les touristes ont photographié ma statue sans tête en mangeant des cheeseburgers.

Bonaparte était si fier de sa loi du 28 pluviôse 1800 qui instituait le corps des préfets : ils étaient d’après lui les garants de la paix civile, des “empereurs au petit pied”. Je l’ai même entendu leur dire « Faites que la France date son bonheur de l’établissement des préfectures.”

Son enthousiasme pour l’Administration m’a toujours paru exagéré. »

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