France d’hier…

Le mercredi 08 novembre 1911, Marie Curie est à l’ouvrage dans son laboratoire de la rue Cuvier quand un télégramme tombe : le prix Nobel de Chimie lui est décerné « en reconnaissance des services pour l’avancement de la chimie par la découverte de nouveaux éléments : le radium et le polonium », détaille la Fondation de Stockholm. Pour la scientifique qui a fêté ses 44 ans la veille, c’est le sacre. Huit ans plus tôt, un premier prix Nobel, de physique cette fois, l’avait récompensée, elle et son mari (ainsi qu’Henri Becquerel), pour ses travaux sur les radiations.

Physique, et maintenant chimie : double consécration. Une autre n’est pas venue de Suède mais de Belgique : au congrès Solvay qui s’est tenu à l’hôtel Métropole de Bruxelles quelques jours plus tôt, elle était la seule femme parmi tout le gratin européen de la science, les Lorentz, Planck, Poincaré, Langevin ou Einstein… Un fabuleux magma de matière grise, rassemblée pour phosphorer sur la théorie du rayonnement et des quanta. Une seule moustache manque à l’appel : celle de Pierre Curie. Le 19 avril 1906, Pierre est passé sous les roues d’une hippomobile alors qu’il traversait, sous une pluie battante, le quai des Grands-Augustins. Dévastée par le chagrin, Marie a d’abord sombré dans une profonde dépression. C’est dans son laboratoire qu’elle va peu à peu remonter la pente, en se jetant dans le travail. Nommée professeure à la Sorbonne (une première), sa leçon inaugurale du 5 novembre 1906 est un événement scientifique et mondain. En 1909, elle est au sommet : titulaire d’une chaire de physique générale et à la tête du nouvel Institut du radium qui prendra ensuite son nom. Depuis l’été 1910, elle a même retrouvé l’amour, avec Paul Langevin, brillant physicien et vieil ami du couple Curie. Il est — entre autres — l’auteur d’une théorie sur le… magnétisme.

Sa maison caillassée.

Paul a loué un deux-pièces rue du Banquier (Paris XIIIe) où les amoureux peuvent vivre librement leur idylle secrète. Elle est veuve, il est en instance de séparation… alors quoi ? L’époque n’est pas toujours « belle » pour ceux qui s’affranchissent des conformismes. Le 4 novembre 1911, le scandale éclate à la une du « Journal », quotidien à gros tirage.

C’est la belle-mère de Paul Langevin qui a tout déballé. Avec la complicité de sa fille, la marâtre outragée fait passer Marie pour une « briseuse de foyer ». C’est elle qui a « enlevé » son pauvre gendre, de cinq ans son cadet de surcroît. Quand la croustillante affaire éclate, Marie et Paul sont encore à Bruxelles, où le congrès Solvay s’achève. L’incendie se propage dans la presse — même étrangère — à une vitesse faramineuse. Et la coupable, c’est Marie ! Certaines gazettes, les plus nauséabondes, suggèrent que Pierre s’était suicidé en apprenant son infortune. Les mêmes n’oublient jamais de mentionner les origines de Marie Skodowska-Curie, devenue française en 1895 après son mariage avec Pierre. « L’étrangère », « la Polonaise » et même « la juive », ce qu’elle n’est pas. « L’Œuvre », brûlot antisémite, se déchaîne contre la « vestale du radium » et ses amis, tous d’anciens dreyfusards, évidemment !

Fin novembre, Marie est contrainte de quitter sa maison de Sceaux, caillassée par une bande de fous furieux. Un ministre peu inspiré suggère qu’elle s’en retourne à Varsovie. Elle y songe un moment, avant de renoncer, grâce à l’insistance de ses amis. C’est dans cette tempête qu’elle apprend qu’elle reçoit le Nobel de chimie. Les journaux, accaparés par l’esclandre, évacuent l’information en quelques lignes. Dans une lettre du 1er décembre, un académicien suédois a la délicatesse de la supplier de ne pas venir chercher son prix. Elle refuse sèchement et, le 10, débarque à Stockholm avec sa fille, Irène.

Dans son discours, elle rappelle que « la découverte du radium et du polonium (nommé ainsi en hommage à sa patrie d’origine) a été faite par Pierre Curie, en commun avec moi ». Les rumeurs les plus abjectes auront raison de sa relation amoureuse avec Paul, décevant dans l’épreuve. Les malheurs s’enchaînent. Fin décembre, on lui détecte une affection aux reins, premiers signes d’une trop longue exposition aux substances radioactives, qui finira par l’emporter, en 1934. Au cœur de cette sordide affaire de mœurs, trempée dans le poison de la xénophobie et de la misogynie, « l’Illustration », prenant fait et cause pour « l’irréprochable Mme Curie », s’était attristé dans son édition du 11 novembre 1911 de la voir payer la « cruelle rançon de la célébrité ». Oui, ce prix-là, elle s’en serait bien passée.

Il y a 100 ans…Les Français n’ont pas beaucoup changé… Les journaux ont été remplacé par les réseaux sociaux mais la « conn… » est toujours là.

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