1962 – Le 5 juillet …

En ces heures de revendications victimaires, il est des morts que la mémoire dite « collective » ne pleure pas, des disparus qu’elle ne cherche plus, des exils dont elle ne se souvient pas. Ainsi des Français d’Algérie : les historiens font leur travail mais il ne sera pas retenu. Leur destin dans les mois tragiques qui s’écoulèrent entre les accords d’Évian du 19 mars 1962 et la proclamation de l’indépendance le 5 juillet, est assigné à résidence sur les terres de l’extrême droite, sous le label « colonial ». Les 700 000 rapatriés qui débarquèrent, voici cinquante-huit ans, sur le sol de la métropole, n’étaient pourtant pas aussi monocolores que la rumeur le laisse croire depuis plus d’un demi-siècle.

Employés, ouvriers, commerçants, hébétés par la terreur et la fuite, pour la plupart sans ressources, ils n’avaient rien des grands latifundiaires de la plaine de la Mitidja qui monopolisaient l’attention médiatique. Parmi eux, une famille juive, celle du regretté Philippe Cohen, rédacteur en chef du site web de Marianne, cocréateur de la Fondation Marc-Bloch, brillant journaliste et écrivain. Philippe ne parlait jamais du drame qui avait frappé les siens dans l’horreur de l’été 1962. C’est sa cousine, la réalisatrice Hélène Cohen, qui a tenté de retrouver leur trace. Six profils perdus dans le chaos, entre Beni Saf leur ville natale, et Oran, alors que les enlèvements et les meurtres se multiplient. L’armée française a reçu l’ordre de rester dans ses casernes. Une seule mention gravée sur la tombe en banlieue parisienne où ne repose aucun corps : Disparus en Algérie. La cinéaste, hantée, mène l’enquête (Algérie 1962, l’été où ma famille a disparu. 13 Productions). Elle fouille les cartons de photos et les dossiers de la Croix-Rouge. Depuis cinq décennies, toutes les timides tentatives d’enquêtes officielles ont échoué devant le refus d’Alger de coopérer.

Pour redonner leur visage à Yvonne et Mimoun Cohen, Colette et Jean-Jacques Sicsic, Jean-Louis Levy et Milo Bensoussan, Hélène Cohen descend au fond du puits noir de l’histoire. Sa famille, comme tant d’autres, aimait la terre d’Algérie, rejetait l’OAS, sympathisait avec des militants du FLN. Elle a disparu à jamais, victime des bandes armées ou d’une populace déchainée. Au fond de quel charnier gisent leurs restes et qui s’en soucie ? Dans un livre rigoureux. (Oran, 5 juillet 1962. Un massacre oublié, éd. Tallandier), le journaliste Guillaume Zeller, en 2012, avait reconstitué le puzzle effrayant des 700 morts et des 3000 disparus de ces temps obscurs reconvertis en jours de gloire.

Fracture actuelle

Recrus d’épreuves et fraîchement accueillis par leurs compatriotes, les « rapatriés » se fondirent pourtant dans le creuset national. Le mépris que dut affronter auparavant dans les cercles parisiens, tout au long de la guerre, un Albert Camus, fils d’une femme de ménage à demi sourde, en dit long sur l’arrogance de la gauche sartrienne. Pour elle, tout était colonial et coupable dans une Algérie française frappée globalement d’infamie. L’alignement unanime des grandes consciences sur le récit du FLN qui, dès 1957, avait choisi le camp arabo-musulman en liquidant les meilleurs de ses fils, adeptes, eux, d’un régime républicain et laïque, a posé les jalons de la fracture actuelle au cœur de la société française. Que se serait-il passé si le discours moral et civilisationnel dominant avait accepté de regarder en face les exactions de l’autre rive ? S’il avait exigé l’ouverture des archives algériennes sans souscrire à une idéologie de la repentance qui n’a fait aucun bien aux démocrates algériens-ceux que Marianne défend depuis vingt ans dans ses colonnes et aux enfants aisément manipulables de notre patrie ? Ce matraquage intellectuel permanent, avec sa complaisance raciste pour l’islamisme, n’ont-ils pas contribué à la fabrication du mythe morbide de l’indigénat éternel ?

Dans un beau livre d’entretiens paru à la fin de mai chez Odile Jacob, France-Algérie. Résilience et réconciliation en Méditerranée l’écrivain algérien Boualem Sansal et le neuropsychiatre Boris Cyrulnik reviennent sur la violence qui a façonné l’Algérie. Sansal, dont on sait le talent et le courage, déplore notamment le refus de son pays de reconnaître la complexité et la totalité de son histoire en exonérant la colonisation arabe puis ottomane de tout péché. « Le récit national visait à empêcher que la conquête arabe et la domination ottomane soient regardées comme des colonisations au même titre que toutes les colonisations qu’a connues l’Algérie : phénicienne, romaine, byzantine, espagnole, française, écrit-il. L’explication avancée était que les Arabes et les Turcs ne sont pas venus nous coloniser mais nous affranchir, nous islamiser, nous arabiser, nous éduquer, élargir la oumma [la communauté des croyants) conformément à l’appel d’Allah. » Il fallait aussi, explique Boualem Sansal, « occulter l’identité berbère multimillénaire et le passé judéo-chrétien d’avant l’islam. Dans ce schéma, le pays est passé du paganisme à l’islam, du néant à la lumière ». Il relève enfin, dans le discours du FLN, la volonté d’inscrire la guerre de libération dans le djihad planétaire de la nation arabe et musulmane contre les croisés »

De ce dogme, le Front islamique du salut fera son miel sanglant. Le FLN avait sécrété ses monstres qui entendaient désormais le dévorer. Résultat : 150 000 morts dans l’indifférence du monde. La gauche parisienne absolvait les islamistes et dénonçait une armée algérienne qui se battait pourtant contre les égorgeurs. Dans les années 2000, Marianne alla devant les tribunaux, aux côtés de nos confrères algériens du quotidien El Watan, défendre les survivants des massacres. Les ressacs de cette tragédie atteindront rapidement la France. Nous aurons nos victimes de la terreur djihadiste, journalistes de Charlie Hebdo, policiers, citoyens de confession juive, jeunes gens amoureux de la musique au Bataclan et du simple bonheur d’être ensemble aux terrasses de Paris, flâneurs du 14 Juillet de la Promenade des Anglais à Nice.

Ces tueries ne constituent pas une histoire désarticulée. Ce sont les branches du même arbre généalogique. Il puise profondément ses racines dans l’omerta qui interdit, depuis cinquante-huit ans, de dire la vérité, toute la vérité, sur la part obscure du FLN et la fin du peuple français d’Algérie.

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