1962…Le 5 juillet 1962…suite…

En cette fin de matinée du 5 juillet 1962, les terrasses de café d’Alger sont bondées. Un défilé militaire et populaire s’est déroulé dans la liesse. Une de ces journées d’une « joie sans mélange ». L’ambiance est celle des lendemains de victoire.

Deux jours plus tôt, le général de Gaulle a proclamé l’indépendance de l’Algérie à la suite du référendum et ses 99.72 % de « oui ». Les nouvelles autorités algériennes ont immédiatement déclaré ce 5 juillet Fête de l’indépendance. Le symbole est fort : le 5 juillet 1830, le dey d’Alger avait capitulé face à l’armée française. Aux terrasses des cafés d’Alger, on trouve même quelques groupes de pieds-noirs échangeant les nouvelles. L’heure est à l’inquiétude. La grande majorité de leurs compatriotes a déjà quitté le pays dans les semaines précédentes. Il faut dire que le printemps a été chaud. Depuis les accords d’Evian du 18 mars, mettant officiellement fin au conflit, les irréductibles de l’Algérie française se déchainent. Tant en Algérie qu’en métropole, l’OAS (Organisation de l’armée secrète) multiplie les attentats contre des fonctionnaires français, des militaires, des gendarmes, les intellectuels arabes et tous ceux qui ressemblent à un Arabe et même, comble de l’absurde, contre des pieds-noirs. Ratonnades, bazookas, voitures piégées et même avions de chasse, pour l’OAS, tout est bon pour semer la terreur. Le FLN (Front de libération nationale) réplique par de très nombreux enlèvements de pieds-noirs, que l’on ne reverra plus, et par des assassinats quotidiens. En particulier à Oran, où l’on retrouve, par exemple, un charnier de 40 pieds-noirs égorgés. On compte 10 000 victimes des exactions de l’OAS et du FLN pour les seuls deux premiers mois après les accords d’Évian.

Un terrible massacre.

La dénonciation par le FLN des clauses des accords d’Évian concernant la protection des pieds-noirs et des harkis douche les ultimes espoirs des derniers Européens qui ne pouvaient imaginer quitter l’Algérie. Cela, explique l’historien Pierre Miquel, représente « non seulement l’abandon, la perte des biens que l’on possède, mais également le renoncement à la vie du Sud, aux amis du soir, aux dimanches de détente, aux émotions collectives du stade, à la chaleur des plages méditerranéennes. Plus que les intérêts, c’est le genre de vie qui retient les Français en Algérie ».

A Oran, au matin du 5 juillet les terrasses des cafés sont vides et les rues remplies de manifestants quand, soudain, sur la place de la mairie, une fusillade éclate. En quelques minutes, on ne sait plus qui tire sur qui, et la foule, terrorisée au milieu des cadavres, tente de fuir dans une indescriptible panique. Les historiens ne se mettront jamais d’accord sur l’origine des premiers tirs. Toujours est-il que les pieds-noirs sont un bouc émissaire idéal et qu’un terrible massacre commence. Bilan de la journée : 95 morts, 163 blessés.

Dès le lendemain, l’exode des pieds-noirs reprend de plus belle. « Tout espoir de survie en Algérie devient trop précaire, même pour ceux qui avaient pensé la cohabitation possible, expliquent Bernard Droz et Evelyne Lever dans leur Histoire de la guerre d’Algérie. Dans l’ensemble du territoire, le règne de la terreur a commencé. Le FLN prétend que les crimes sont le fait d’éléments incontrôlés ». Les chefs militaires locaux s’attribuent des pouvoirs qui les transforment en maitres absolus. En quelques jours, l’Algérie a sombré dans l’anarchie. »  Honteux colonisateurs pour le peuple de gauche, symbole d’une défaite pour le peuple de droite, c’est peu dire que les pieds-noirs ne seront pas vraiment accueillis les bras ouverts dans l’Hexagone.

Les harkis seront aussi les grands oubliés de la France et, longtemps, de l’histoire. Dès le mois d’avril 1962, le pouvoir gaullien décide de les abandonner à la vengeance du FLN. Ces supplétifs de l’armée française participant à la défense des villages seront massacrés par dizaines de milliers. Malgré toutes les entraves des autorités françaises, quelque 60 000 d’entre eux réussiront à rejoindre la métropole où ils seront parqués, relégués dans d’anciens camps militaires, dont le dernier ne fermera qu’en 1975 !

Dès l’indépendance, les endémiques tensions au sein du FLN se transforment en affrontements d’une telle violence que les acteurs eux-mêmes craignent à tout moment le basculement dans la guerre civile. Depuis sa création en 1954, le FLN a dépensé beaucoup d’énergie à éliminer tous les autres courants nationalistes, ne reculant devant aucune méthode, dont de nombreux assassinats. A l’intérieur, les wilayas (circonscriptions administratives locales) sont autant de féodalités et, à l’extérieur, les différents clans sont autant de chefferies.

Les débats sont aussi inexistants que les luttes de pouvoir sont permanentes. Réduites aux seuls rapports de force, faites de coups tordus, d’assassinats, nourries de fidélités claniques et d’ambitions personnelles, elles dureront plusieurs mois. « La hantise de tous les responsables algériens à ce moment-là est bien celle de l’éclatement du pays : on parle d’un risque de « congolisation », par référence à la guerre civile qui ravage ce pays africain récemment décolonisé, » résument Renaud de Rochebrune et Benjamin Stora dans la Guerre d’Algérie vue par les Algériens.

Le pouvoir reste au bout du fusil. « Marquée par une forte identité paysanne, dépolitisée, la résistance intérieure ne connait que le langage de la force, explique Mohammed Harbi, ancien dirigeant du FLN devenu historien. En un temps record, le pays se couvre de cliques armées grossies d’éléments recrutés à la hâte, les « marsiens », ralliées à l’ALN (Armée de libération nationale) après le cessez-le-feu du 19 mars. Chacune d’elles limite les frontières de son territoire, réquisitionne les véhicules procède à des arrestations et à des liquidations et vil sur le dos de l’habitant. Le désir de revanche sociale n’est pas étranger à ces manifestations, celui de s’enrichir et de s’approprier par les moyens les plus divers l’héritage européen. Toute référence au droit se voit opposer les souffrances endurées. La police se garde d’intervenir. »

Fort de son – relatif – talent d’orateur et très fin manœuvrier, figure historique de la lutte anticoloniale, l’ambitieux Ben Bella, bien que très populaire, est un homme seul après des années de prison en compagnie de plusieurs autres dirigeants. Ironie de l’histoire, il doit sa notoriété à la presse française qui, en 1955, en fait « le plus dangereux des agitateurs. De l’effigie, du nom, de la légende, ennemis et amis s’emparèrent », se souvient Jean Lacouture. Mais l’aura et l’audace d’un Ben Bella n’auraient probablement pas pu suffire sans le soutien du colonel Boumediene. Ce dernier dirige la seule force militaire intacte du FLN, celle des armées de l’extérieur. Équipées par des puissances étrangères, de l’Egypte de Nasser au bloc communiste, elles n’ont jamais combattu, alors que les maquis ont été décimés par l’armée française. Mais Boumediene, inconnu de la population, est rejeté par la résistance intérieure. Il lui faut absolument s’allier avec un leader historique. Ben Bella verra immédiatement l’intérêt d’une telle alliance pour conquérir le pouvoir. Elle va lui laisser les coudées franches pour multiplier les coups de force. L’un aussi timide et renfermé que l’autre est affable, les deux hommes n’ont rien en commun, pas même de projet politique. Leur seul fait d’armes commun est l’assassinat d’Abbane Ramdane, concurrent trop brillant pour l’ambitieux Ben Bella, trop politique pour le militaire Boumediene.

En juin 1962, au congrès de Tripoli, les désaccords au sein du FLN tournent à l’affrontement. Les débats de fond n’intéressent personne, tandis que les rivalités sont telles que les congressistes sont incapables d’élire un bureau politique. Deux listes se neutralisent, celle des leaders historiques et celle du tandem Ben Bella-Boumediene.

Guerre des chefs.

Le 4 août, à la tête de blindés de l’Armée de libération nationale, Ben Bella s’installe à Alger. Durant plusieurs semaines, il se heurte à de nombreuses résistances. Fin août, les tensions dégénèrent en affrontements armés à Alger et dans la région. Plusieurs centaines de combattants y perdront la vie quelques semaines après l’indépendance. Le commandant de la wilaya IV, Youcef Khatib, se souviendra de sa tentative de conciliation avec Ben Bella. La réponse de ce dernier a le mérite de la clarté : « Nous prendrons le pouvoir quel qu’en soit le prix. Quel qu’en soit le prix. » Et Youcef Khatib de raconter cette fin d’été : « On était neutres pour essayer d’éviter la guerre civile et, petit à petit, on a été amenés à s’opposer, seuls, au coup de force. On a dit : « Vous ne prendrez pas le pouvoir par la force. « Ils sont venus, ils avaient un armement lourd. Ils ont armé les canons, ils ont tiré et puis… »

Épuisée par huit années de guerre, la population n’aspire qu’au retour au calme. Elle restera indifférente à cette guerre des chefs et les nombreux opposants au coup d’État de Ben Bella et Boumediene se retrouvent aussi isolés que démunis face à la puissance de feu des nouveaux maitres. Début septembre, Boumediene et les armées des frontières entrent dans Alger. Quelques jours plus tard, la chape de plomb du parti unique s’abat sur l’Algérie indépendante.

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