France : « Nos dirigeants se pâment devant le discours racialiste »

Philippe de Villiers : « Nos dirigeants se pâment devant le discours racialiste »

Rebondissant sur l’affaire Traoré et les violences de Dijon, l’essayiste met en garde contre un Covid politique : le séparatisme.

Les Gaulois réfractaires demandent des comptes au Nouveau Monde. Avec ce titre en forme de programme, le nouvel essai de Philippe de Villiers, publié début juin aux éditions Fayard, caracole dans les listes de best-sellers, comme les précédents. Dans cet ouvrage, le Vendéen part de la longue conversation qu’il eut, en août 2016, en « son » Puy du Fou avec celui qui allait devenir candidat à l’élection présidentielle, puis président : Emmanuel Macron. Celui-ci était venu, raconte son hôte, « à la rencontre du Légendaire français », il sera servi.

Dans ce livre haletant et corrosif, piqué de formules réjouissantes dont seul l’auteur a le secret, l’homme de l’Ancien Monde tel que se veut Villiers, féru d’Histoire de France prolonge la conversation entamée ce soir-ci, et qui n’a jamais cessé depuis avec ce président qui rêvait d’incarner un Nouveau Monde, mais continue de solliciter celui qui n’aime rien tant qu’exalter, à sa manière, disruptive elle aussi, notre roman national. Avec rage, le libelliste dresse la liste des mensonges et reniements qui, selon lui, ont conduit à l’impasse dans laquelle se trouve notre pays. Philippe de Villiers poursuit sa démonstration dans cet entretien au Point, à la lumière des derniers développements de l’actualité, l’affaire Traoré, les violences de Dijon et les déboulonnages de statues, mettant en garde contre ce nouveau virus qui porte en lui l’éclatement de notre nation : le séparatisme.

Le Point : Souhaiteriez-vous vous aussi déboulonner des statues ?

Philippe de Villiers : Non, je laisse cela aux fils spirituels de Robespierre. La prétention au déboulonnage des statues répond à une surenchère dangereuse qui commence par le caprice individuel, parfois fondé sur une intuition compréhensible, mais qui finit le plus souvent par la réécriture de l’Histoire, à la faveur d’un engrenage révolutionnaire qui va bien au-delà de l’épigraphie publique. Les déboulonneurs du grand mouvement expiatoire savent très bien ce qu’ils font. Ils cherchent à briser notre imaginaire collectif pour exciter les uns et les autres à la compétition mémorielle afin de séparer les « coupables absolus » et les « victimes ontologiques ». Il s’agit ni plus ni moins que de perpétrer un « mémoricide » et d’engager un processus de soumission pénitentielle. Dans son fameux 1984, Orwell avait eu la prescience de ce que nous subissons : « Les livres avaient été réécrits, les statues et les rues avaient été renommées. » La censure et l’inquisition accompagnent l’ethnicisation des territoires interdits à la police, regardée comme une armée d’occupation.

Vivons-nous une période de révisionnisme historique ?

Oui, hélas… Avec une incroyable disproportion des forces entre l’assaillant et l’assailli. Nous assistons au choc de deux phénomènes inédits par leur nouveauté et leur ampleur : d’un côté, une revendication de « décolonisation » de la France, et de l’autre, en forme de réponse, une contrition générale et la génuflexion oblique de ceux qui ont la charge morale du Trésor français. Je m’explique : nous sommes confrontés à une idéologie « racialiste » qui qualifie la France comme une puissance étrangère sur son propre sol. Celle-ci doit donc être « décolonisée ». Observez les nouvelles sémantiques inaugurées dans les derniers mois, ces mots de « décoloniaux », d’« indigénistes », cette expression de « racisme systémique ». Ce qui est visé n’est pas autre chose que l’hégémonie occidentale en son cœur, au sens défini par Paul Valéry : « J’appelle européenne et française toute terre qui a été successivement romanisée, christianisée et soumise à l’esprit et la discipline des Grecs. » Il s’agit de décoloniser, dénationaliser l’Histoire de France, pour la reconfigurer. On impose dans le débat public une logomachie inouïe, avec des termes accusateurs comme « privilège blanc, islamophobie, violences policières ». Les militants « racialistes » veulent que prospère un sentiment de honte pathologique chez les jeunes Français, jusqu’à l’autoracisme : il s’agit de cultiver la mauvaise conscience d’être soi, d’être blanc, d’appartenir à l’Occident ; on voudrait nous expliquer que, bébés, nous avions tous du sang dans nos biberons…

Vous y allez fort !

Mais regardez notre société : à partir d’enclaves étrangères qui se sont constituées au sein même de la nation française, on s’efforce de fabriquer des replis identitaires et d’y loger amertumes et rancœurs qui sont semailles de revanche. Le but ultime est celui-ci : faire accepter par les héritiers la mise en accusation de l’héritage, faire admettre l’illégitimité du dépôt millénaire de la civilisation française. À travers les médias et l’université, on appelle au grand reniement : la France serait une « puissance colonialiste, esclavagiste, anti-LGBTiste »… Or, face à cette vindicte qui entend nous désigner avec nos patries charnelles comme sujets de haine, il se passe une chose étrange : notre classe dirigeante de haute penauderie, prise de panique et de remords, vacille entre contrition et génuflexion. Nos élites ressemblent aux « bourgeois de Calais » : robe de bure, genoux à terre et tête cendrée, ils tendent le trousseau de clés de la Cité aux nouveaux colons. On abandonne les épopées anciennes aux fécondités douteuses, comme l’a fait Emmanuel Macron lui-même en affirmant, en 2017, que la colonisation était « un crime contre l’humanité ». Nos élites en viennent à faire le vide et nous apprennent à nous méfier de toute forme d’exaltation et de ferveur. Pour dégoûter les petits Français de leurs attachements vitaux, notre histoire, livrée aux sciences sociales jargonnantes et mortifères, revisitée par les historiens devenus des médecins légistes, pratique l’amnésie des grandeurs et l’hypermnésie des lâchetés. Pour la première fois depuis Bouvines, nous sommes en train d’évacuer le sentiment national. Depuis quarante ans, le citoyen français est devenu le consommateur compulsif de Globalia. Les nouvelles générations de la société liquide sont américanisées dans leur représentation culturelle du politique. Par l’effet d’un mimétisme hors de sens, nous venons d’en vivre un épisode avec les émeutes raciales aux États-Unis qui ont relancé chez nous l’affaire Traoré. Comme si la France était l’Amérique.

Porte-parole du comité Traoré, Assa Traoré a un charisme à la Jeanne d’Arc qui devrait vous plaire, non ?

Comparaison osée… Assa Traoré a tenté d’identifier la mort de son frère Adama à celle de Georges Floyd aux États-Unis. Or, les deux drames sont radicalement différents : dans le cas américain, il y a crime raciste. Pas pour Adama. Assa Traoré est une drôle d’égérie, elle appartient à une famille polygame qui ne respecte pas les lois françaises ; la fratrie qu’elle représente connaît bien la prison pour l’avoir pratiquée. J’ajoute que deux des trois gendarmes, qui sont les interpellateurs de Traoré, étaient antillais : où est le racisme ? Ces manifestations poursuivent un autre but, plus sournois : assigner chacun à résidence à partir de sa couleur de peau. Ces gens ne sont pas antiracistes : ils installent le racisme, en allant même jusqu’à parler de « blanchité ». Il y a effectivement un point commun entre Assa Traoré et Jeanne d’Arc : chacune veut déloger l’occupant. Mais pour Assa Traoré, celui-ci n’est pas un étranger : au contraire, c’est le Français de souche. En clair, elle veut bouter les Français hors de France.

Les médias sont-ils trop complaisants avec le « comité Traoré » ?

Complaisants ? Non. Complices. La plupart du temps, on passe sous silence ce que, dans le voisinage des Traoré, tout le monde sait : c’est une famille dont les réseaux font régner la peur. Je ne comprends pas comment le ministre de l’intérieur Castaner a pu prononcer cette phrase indigne : « L’émotion dépasse les règles juridiques. » Il est houellebecquisé, c’est un dhimmi. Quand il s’agit de manifester sa haine de la France, accusée de racisme, et de dénoncer une police accusée de violence, on a tous les droits : mettre bas les masques, se prendre par la main et dépasser la jauge maximale des 5 000 personnes pour tout rassemblement public. On envoie les caméras et on se pâme devant le discours « racialiste », teinté d’islamo-gauchisme. On fait du spectacle à partir de fresques géantes qui nous détournent du Légendaire français, fondé sur l’universel. On fait sauter le rempart de la sécession.

Nous sommes dépositaires d’une civilisation française qui repose sur la cristallisation, dans le temps long, de trois éléments : un patrimoine historique commun, un art de vivre, une langue commune aujourd’hui bousculée.

« Il y a en France des centaines d’enclaves étrangères », soulignez-vous dans votre livre. Sommes-nous entrés dans une nouvelle phase plus radicale de ce que Jérôme Fourquet a désigné comme « l’archipellisation française » ?

Nous avons franchi un cran et sommes passés du communautarisme au « séparatisme », terme qu’utilise le président Macron depuis qu’il a lu mon livre. Nous sommes face à un nouveau virus : un Covid politique. La menace est simple : la fracturation mortifère. Ce virus installe chez nous une juxtaposition multiconflictuelle de ressentiments. À terme, il produira la désagrégation du corps social. La responsabilité de nos élites est accablante : elles ont importé sur notre sol, depuis les années giscardiennes, de nouvelles populations issues de nos anciennes colonies. Nous avons renoncé au principe de l’assimilation ou, comme le dit le sociologue Edgar Morin, de la « francisation ». Les habitants de ces enclaves étrangères, qui se multiplient en France, n’entendent pas vivre et penser comme des Français, et ils accusent la police afin de se soustraire à la loi française. Nous sommes là en présence d’un basculement historique. Avec l’affaire Traoré et les violences incroyables de Dijon, c’est le grand dégrisement : la partition se réalise sous nos yeux. Et désormais, on voit sortir des cages d’escalier et garages à vélos, kalachnikovs et fusils d’assaut. Nous sommes prêts pour la phase suivante, l’affrontement prédit par Gérard Collomb.

Vous exagérez. Vous surlignez des situations spectaculaires, exceptionnelles, cantonnées. Globalement, en France, le mouvement d’assimilation progresse… La mixité raciale fait désormais partie de notre ADN. C’est un fait. Et une bonne nouvelle, non ?

Non. Les derniers événements administrent la preuve du contraire. L’assimilation régresse. Et le flot continue. Soyons clairs : la France a toujours été multiethnique : je rappelle que la Martinique est devenue française bien avant la Corse. Mais, comme l’écrit l’historien Jacques Bainville : « La France, c’est beaucoup mieux qu’une race : c’est une nation. » Notre pays a toujours été uniculturel. Nous sommes dépositaires d’une civilisation française qui repose sur la cristallisation, dans le temps long, de trois éléments : un patrimoine historique commun, un art de vivre qui ne voisine ni avec le hallal ni le voile islamique, une langue commune aujourd’hui bousculée. Et voilà que le gouvernement a profité du confinement pour publier un décret afin d’assurer l’enseignement de la langue arabe dans les écoles par des professeurs tunisiens. Il défrancise à tour de bras.

Mais c’est une bonne chose, non ? Sinon, les intégristes musulmans s’en occuperont. Et il faut être fier de ses origines. Ce n’est pas vous, le Vendéen militant, le fondateur du Puy du Fou, parc bâti autour des grands thèmes de l’Histoire de France, qui allez dire le contraire…

L’arabe n’est pas le patois vendéen ou breton. C’est la langue de l’Islam. Je pense plutôt qu’il faut pratiquer la règle de saint Augustin arrivant en Italie depuis Hippone : « À Rome, on vit comme les Romains. » Pour enrichir une culture vers laquelle on tend le regard, il faut accepter le pied mère, sans lequel il n’y a pas de greffon. Or, aujourd’hui, nous sommes confrontés à deux urgences. D’une part, il faut réaffirmer l’universalisme contre le communautarisme, et donc avoir le courage de refuser les statistiques ethniques et la discrimination positive, contrairement à ce que souhaite la porte-parole du gouvernement. Ensuite, il faut retrouver l’idée qu’une nation, c’est un lien amoureux : on est français de filiation ou français d’amour. « Je n’ai pas une seule goutte de sang français mais la France coule dans mes veines », disait Romain Gary. Nous devons rechercher dans nos enfouissements des affleurements de tendresse française et les offrir aux plus jeunes. Nous devons leur proposer la France non pas comme un tissu de noirceur mais comme un roman d’amour. En passant par la porte du Beau. Les inciter à l’aimer non parce qu’elle fut grande et rayonnante, mais tout simplement parce qu’elle est belle.

Je ne râle pas, je tire les sonnettes depuis mon Aventin, la main en visière sur les périls.

Le combat que vous portez depuis des années, à savoir le souverainisme identitaire, a plutôt le vent en poupe en ce moment. Pourquoi continuez-vous de râler ? Ne vous placez-vous pas, vous-même porte-voix des « Gaulois réfractaires », suivant le titre de votre livre, dans une position de repli ?

Je ne râle pas, je tire les sonnettes depuis mon Aventin, la main en visière sur les périls. Je mets en garde mes contemporains contre le virus séparatiste. Il ne suffit pas de rétablir les frontières et suspendre les allocations à la misère du monde. Il faut aller plus loin. Ne pas se borner à parler des valeurs de la République comme d’un Code de la route. Il est urgent de donner envie d’aimer la France à ceux qui ne la connaissent pas. Oser parler de nos légendes, raconter la prosopopée de nos héros. Susciter des Français de désir. Nous sommes tous des débiteurs. La France est notre dette morale. Ceux qui ne veulent pas reconnaître la France comme leur mère et qui s’obstinent à la considérer comme une marâtre, on ne pourra pas les garder. L’enjeu est simple : la francisation ou la fin de l’aventure. Je rêve que chacun ait envie d’ajouter son harmonique au poème national. Mais pour aimer, il faut un aimant. Un État régalien. Une autorité incarnée. Nous n’y sommes pas.

Paris 19/10/2019

Cette photo prise lors d’une manif « anti -voile » ne peut que lui donner raison…

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.