1987 – Le 3 novembre …

Le jour où « je déjeune avec H.Bourguiba…et ses traites… » par François Guénet.

Le 3 novembre, lorsque mon avion se pose à l’aéroport de Carthage, un taxi nous conduit, Robert et moi, à la résidence présidentielle, un palais mauresque au bord de la mer où il nous faut montrer patte blanche et traverser jardins, cours et salons de marbre, décorés des portraits omniprésents du chef de l’Etat, avant d’arriver dans son bureau. Les rideaux sont tirés : Bourguiba perd la vue. Il a gardé belle allure mais il s’appuie sur une canne, un peu voûté. Après nous avoir salués, il se dit très inquiet par la montée de l’intégrisme. D’emblée, il déclare qu’il a l’intention de faire condamner à mort les chefs du Mouvement de la tendance islamiste, des barbus qui ne pensent qu’à renverser le régime. Alors que je le mitraille de photos, il s’écrie : « J’ai faim ! » Et se dirige, clopin-clopant, vers une salle à manger donnant sur une cour pavée. Robert et moi le suivons. Nous sommes huit à table : des membres du gouvernement et Ben Ali, le nouveau Premier ministre. Petit, trapu, tout sourire, Ben Ali flatte Bourguiba, plaisante, lui soumet des projets, l’assure de son soutien indéfectible. Et je me dis qu’il en fait beaucoup !

Lorsqu’un serveur apporte au président des légumes bouillis, celui-ci peste : « Foutu régime sans sel ! » Avant de lorgner la belle dorade grillée dans mon assiette. « Qu’on m’en apporte une », ordonne-t-il. Le domestique s’exécute et revient tout piteux : plus de poisson en cuisine. Ne me reste plus qu’à découper un filet du mien que je dépose sur l’assiette du chef de l’Etat. Bourguiba se régale, en redemande et s’en va faire une petite sieste. Pour l’interview, c’est partie remise !

Plage, balades dans les souks : nous attendons un appel du palais. Trois jours plus tard, j’apprends par Radio Tunis que Ben Ali vient d’intimer l’ordre à sept médecins de déclarer Bourguiba dans l’incapacité d’exercer ses fonctions. Le lendemain, il lui annonce au saut du lit qu’il est destitué. Abasourdi par cette traîtrise, je rentre à Paris, écœuré. Jamais je n’oublierai ce déjeuner mascarade ni les sourires forcés de ceux qui avaient déjà manigancé le complot. Et je reverrai toujours le père de la nation tunisienne dégustant cette dorade au goût amer.

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