1973 – Le 1er janvier…Que c’est-il passé…?

En 1973, l’adhésion du Royaume-Uni à ce qu’était à l’époque l’UE entendait réparer une erreur historique. Pourtant, l’ambiguïté de la relation était déjà tangible.

Le 1er janvier 1973, à 9h55, apparaissait un homme avec une poussette blanche devant le Berlaymont, le siège de la Commission européenne. Quelques heures plus tôt, un gendarme belge vêtu d’un kilt y avait déjà joué de la cornemuse, donnant le coup d’envoi à une dizaine de jours de festivités baptisées «Fanfare For Europe». L’homme à la poussette blanche avait pour mission de hisser l’un après l’autre l’emblème de chacun des désormais neuf pays de la Communauté économique européenne (CEE), en prenant soin de finir par l’Union Jack, le drapeau du Royaume-Uni. Comme les Irlandais et les Danois, les Britanniques venaient de rejoindre ce marché commun qui deviendra plus tard l’Union européenne. Un mat était resté sans étoffe ce jour-là. Il était réservé à la Norvège, qui avait finalement rebroussé chemin après avoir envisagé l’adhésion.

La Communauté venait de résoudre une erreur historique en acceptant le Royaume-Uni dans ses rangs, après seize ans d’existence et plus de dix ans de tentatives. « Nos partenaires ont toujours su que la Communauté européenne ne pouvait pas être complète tant que nous n’en deviendrions pas membre », se félicitait le Premier ministre britannique de l’époque, Edward Heath (conservateur). Pour les Six (Belgique, France, Luxembourg, Allemagne, Pays-Bas et Italie), cette adhésion marquait le passage de la «Petite Europe» à la «Grande Europe». Pourtant, des coupures de presse de l’époque, il apparaît que les Européens s’inquiétaient déjà de « l’ambiguïté » des Britanniques à l’égard du projet européen. En janvier 1973, le Guardian titrait: «On est dedans, mais sans feux d’artifice». «A voir les préparatifs du “Christmas” anglais, cette année en tous points pareille aux autres, personne ne se serait douté qu’un événement historique était imminent», écrivions-nous.

Londres 1973

Une entrée contestée.

L’entrée dans l’UE ne s’est d’ailleurs pas faite sans controverse. Quelques jours plus tôt, en décembre 1972, un sondage de la BBC, montrait que 38% des Britanniques étaient pour l’adhésion, 39% contre et 23% sans avis.

Le 3 janvier 1973, lors d’un gala de la «Fanfare for Europe» à l’opéra de Covent Garden, la Reine Elizabeth II, le prince Philip et Edward Heath ont été accueillis par des jets de boules puantes. Un an plus tôt, en arrivant à la cérémonie de signature du traité d’adhésion au palais d’Egmont, Edward Heath avait déjà reçu de l’encre au visage, par une personne ayant obtenu un accès presse sous une fausse identité et pour un journal qui n’existait pas. Le geste, à première vue très symbolique, était toutefois un règlement de comptes au sujet d’une demande de subside.

Un geste réellement fort était par contre celui des travaillistes britanniques. Mécontents des conditions d’adhésion, ils avaient décidé que leurs élus du Parlement européen le boycotteraient pendant un an.

L’année suivante, ils seront d’ailleurs élus sur leurs promesses de renégocier les termes de l’appartenance britannique à la CEE (un référendum sur le maintien a donné le oui vainqueur à 67%).

«L’approche a toujours été bipartisane» sur l’UE, explique Andrew Duff, député européen des Lib-Dems entre 1999 et 2014 et ancien président de l’Union des Fédéralistes européens. «Quand le Labour y était favorable, les Tories y étaient opposés» et vice versa. «L’UE a toujours été une question de provocation dans la politique intérieure britannique, les deux principaux partis se sont toujours disputés à son sujet».

La nostalgie de l’Empire.

 Les Européens étaient quant à eux prudents. Soupçonnant que Londres se fasse la voix et les oreilles de Washington en Europe, la France avait bloqué sa première demande d’adhésion, en 1962, et résisté à la seconde, en 1967.

En décembre 1972, Maurice Couve de Murville, ministre des Affaires étrangères au moment de ces demandes, n’en démordait pas. Cette année-là, il prédisait «un conflit direct et brutal avec les Etats-Unis» car les Américains ne pouvaient supporter «que la CEE élargie et associée à d’autres pays contrôle plus de 50% du commerce mondial». Il faut dire que les relations avec Washington étaient particulièrement tendues à ce moment-là pour des raisons qui font écho à ce qu’elles sont aujourd’hui. «Les Etats-Unis sont résolus à ébranler le marché commun», titrions-nous, le 5 décembre 1972, après un édito dans le New York Times dans lequel le président Richard Nixon prédisait que les relations transatlantiques allaient se détériorer l’année suivante.

 Mais outre cette crainte, «les Français soupçonnaient aussi Londres d’être toujours un pouvoir impérial», explique Andrew Duff. «Dès le début, le partenariat était difficile, parce que les Britanniques cherchaient à faire partie de quelque chose d’aussi puissant ou proche de ce qu’était l’Empire britannique».

«Une seule fois conquise en neuf siècles, l’Angleterre avait bâti un vaste empire d’Outre-mer en veillant à ce qu’aucune puissance européenne ne devienne dominante sur le continent», écrivions-nous en 1973, avant de rappeler ce vieux dicton anglais «if you can’t beat them, join them» (littéralement, «si vous ne pouvez pas les battre, rejoignez-les»). En moins d’un quart de siècle, Londres «venait de se séparer de son Empire et de retrouver, en adhérant à l’Europe, son rôle de grande puissance commerciale, industrielle et financière alors que les Etats-Unis naissants, la Russie médiévale et la Chine somnolente étaient devenus des superpuissances», expliquait notre article.

Le Premier ministre Heath voulait d’ailleurs faire de l’Europe «un partenaire valable des Etats-Unis et du Japon».

Une des raisons du Brexit.

 Le jour de l’adhésion à la CEE, le Daily Express, à l’époque pro Commonwealth (affaibli par le rapprochement avec les Européens) et traditionnellement eurosceptique, estimait qu’il ne «servirait à rien d’avoir la nostalgie du passé», alors que la presse du pays était unanime sur le fait que cette nouvelle page allait clore un chapitre de 1000 ans d’Histoire pour les Britanniques.

Ce pari de l’Europe comme futur épicentre de la puissance dans l’ordre mondial est «une des raisons sous-jacentes au Brexit», estime Andrew Duff. «Le projet européen n’est pas la réussite que le puissant Royaume-Uni estimait mériter. Bruxelles semble faible et être un endroit de querelles institutionnelles. L’intégration européenne a été bloquée dans de nombreuses directions. L’UE ne joue pas un rôle important dans les affaires internationales et est empêtrée dans ses problèmes d’Etat de droit avec ses propres Etats membres». L’ironie, selon lui, c’est que «si l’intégration européenne s’était poursuivie de la manière dont les pères fondateurs l’avaient imaginée, peut-être que les Britanniques ne quitteraient pas l’UE».

«Le traité d’adhésion entrera en vigueur à minuit ce soir (il est une heure plus tôt sur le continent)», écrivait le Guardian à l’aube de l’an 1973. «Les trompettes de la Fanfare pour l’Europe de M. Heath ne trouveront aucun écho ici», prévenait le quotidien. Une prédiction qui reste vraie aujourd’hui: ce vendredi 31 janvier, soit exactement 47 ans et un mois plus tard, Européens et Britanniques synchroniseront leurs montres pour la réalisation d’un événement historique et sans précédent: le départ d’un pays de l’UE.

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