1973 – Banlieues : les « loubars » vous parlent.

Par Jean-Claude Loiseau, avec un encadré d’André Bercoff (en 1973),

Couverture de L’Express n° 1156 du 3 septembre 1973.

Ce reportage sur la délinquance des banlieues présente un tableau familier pour ce qui est du récit ; les photos et les illustrations ont, elles, énormément vieilli.

C’est dans les H.L.M. des banlieues que vivent les nouveaux désespérados. Des enfants, très jeunes parfois, qui s’ennuient. A en mourir. Ou à en tuer.  

La bagarre a duré plus de deux heures dans les rues et les pinèdes. D’un côté, les enfants du pays ; de l’autre, des campeurs, une bande de jeunes « descendue » pour l’été de la région parisienne. Bouteilles, barres de fer, tuyaux de plomb. Les témoins racontent que certains n’avaient pas 18 ans. C’était la nuit du 15 août, à Juan-les-Pins.  

Huit jours plus tôt, dans la région de Lorient, cinq garçons armés de matraques et de couteaux donnaient, pendant toute une nuit, la chasse aux automobilistes isolés. Parmi les suspects arrêtés, le surlendemain, deux garçons avaient tout juste 16 ans.  

Et encore à Etretat, le 19 août. Vers 1 heure du matin, une quinzaine de jeunes gens saccageaient une boulangerie. Le propriétaire fut roué de coups, un mitron eut le bras cassé.  

Et encore… sur la Côte d’Azur, de Cassis à Menton, les C.R.S. et les gendarmes sont intervenus trente-huit fois en un mois. Et encore… à Toulouse, à Fécamp, à Claye-Souilly, dans la banlieue parisienne.

Les statistiques prouvent que, chaque été, l’oisiveté des vacances provoque, par endroits, une flambée de délinquance juvénile. Cette fois, pourtant, la violence étonne par son ampleur. Parce que, apparemment, la petite armée adolescente attaque, détruit, vole, comme ça, souvent, sans mobile très clair. Alors, on parle d’une nouvelle violence, brutale, gratuite, inspirée d’Orange mécanique, le film de Stanley Kubrick, en oubliant, d’ailleurs, que le roman dont il est tiré a été écrit en 1961. On annonce une nouvelle ère des voyous. On ressort le mythe mité des « blousons noirs ». Une image presque rassurante parce qu’elle est simple, voire simpliste. 

Mais, en 1973, les nostalgiques de L’Equipée sauvage, vieillis sous le harnais de cuir, s’ils chevauchent toujours leurs Harley Davidson, font plus peur que mal. Ils ont rangé les chaînes de vélo et les bandes organisées en commandos militaires, avec leurs rites, leurs chefs tatoués et leurs langages codés de sectes, appartiennent, à quelques rares exceptions près, à un cinéma révolu. La réalité est beaucoup plus banale. Et plus inquiétante aussi.  

À la va-vite

C’est dans les H.L.M. de banlieue qu’on peut les rencontrer, les nouveaux désespérados adolescents.

Dans les grands ensembles, les mêmes à Lille, à Dijon, au Havre, à Nanterre, qu’ils s’appellent les Biscottes ou les Grésilles, la Marée rouge ou les Marguerites. Les « petits durs » qui terrorisent les ménagères, qui dévalisent les supermarchés et pillent les caves, ne vivent pas, loin de là, une épopée exaltante. Ils ne rêvent pas, ou rarement, de geste héroïque, non. Ils s’ennuient. A en mourir. Pour échapper à la télé et aux gifles, ils se rassemblent au pied de ces silos à habiter, uniformément gris. On se retrouve pour rien, pour fumer une cigarette, pour « draguer », pour passer le temps. On fait l’amour dans les caves, à la va-vite. A dix, à quinze. « Pas pour le plaisir, explique Claude, 19 ans. Parce qu’on s’emmerde. » On fait n’importe quoi. Et, un beau jour, quelqu’un a l’idée de « piquer une meule » (voler un cyclomoteur). C’est parti.  

C’est comme ça, bêtement, qu’elles naissent le plus souvent, ces « bandes » qui font peur. De plus en plus peur. « Des bandes curieuses, a observé M. Jean Pinatel, président de la commission scientifique de la Société internationale de criminologie. Des bandes qui oscillent constamment entre l’inactivité dégoûtée et l’excitation frénétique. »   « Si on s’écrase, on passe pour des minables, alors on cogne », dit un jeune garçon de 17 ans, qui habite la banlieue havraise. Les victimes ? « Les minets qui sont pleins de fric. Ceux qui la ramènent, les frimeurs, les bêcheurs. » Les autres, en somme. Tous ceux qui ne sont pas de « la bande ». Et, « la bande », elle est très souvent localisée à un bloc de logements, une cité. A Montreuil-sous-Bois, par exemple, « ceux des Morillons » ne fraient pratiquement pas avec « ceux du Bel-Air », deux ensembles, pourtant, très voisins. Chacun chez soi. Mais avec, presque toujours, les mêmes problèmes.

Jamais un rond

Car la délinquance ne naît pas du hasard. Ils se ressemblent tous un peu les « loulous », les « loubars », comme ils s’appellent eux-mêmes. Leur portrait, on peut le brosser en quelques chiffres. En ombres, plus qu’en lumières. Quarante-cinq pour cent de jeunes délinquants sont issus de familles dissociées ; 52% d’entre eux n’ont pas le certificat d’études, et 51% n’ont jamais commencé d’apprentissage professionnel. Parmi ceux qui travaillent, plus d’un tiers sont de simples manoeuvres. Environ deux sur trois vivent dans des familles dont le revenu est inférieur à 250 Francs par mois et par personne…

Dans ces conditions, la révolte est instinctive. Tout ce qui représente la société est une cible. Du panneau de signalisation aux étalages des centres commerciaux, du gardien d’immeuble au « flic ».  

Le monde des adultes est rejeté en bloc. « Pour eux, souligne M. Jacques Ellul, qui dirige un club de prévention à Pessac, près de Bordeaux, l’adulte n’est plus accidentellement l’ennemi, il est vraiment l’étranger au sens des tribus primitives. » 

La faiblesse, si elle est ouvertement niée, est compensée par l’agressivité. L’acte supplée à la parole. Le coup de poing tient lieu d’argument.  

A Montreuil-sous-Bois, nous avons rencontré L., une jeune fille de 16 ans. Depuis le mois de février, elle a commis cinq délits. Vols à la tire, coups et blessures volontaires, rébellion à agents. Ce jour-là, elle portait une robe « gitane » – la mode de cet été. Volée dans un supermarché voisin. Calmement, elle nous explique : « Je n’allais quand même pas l’acheter. D’ailleurs, je n’achète jamais rien. Je pique tout. Des robes comme celles-là, j’en ai piqué six. C’est facile, il suffit d’avoir le truc. La bouffe aussi, je la vole, quand ma mère ne veut pas que je mange parce que j’ai fait une connerie, parce que j’ai pris son porte-monnaie pendant la nuit. Et puis, la bouffe, je la distribue à mes frères et soeurs. Il faut bien : mon vieux, il à jamais un rond. Il est maçon, et il travaille comme ci, comme ça… » L. a dix frères et soeurs.  

Avec une de ses amies, S., 16 ans également, elle s’est spécialisée dans le racket, « la dépouille », comme elle dit. « C’est simple, je repère une vieille dans la rue, et je lui demande 900 balles. Si elle refuse, je lui casse la figure et je lui pique son sac… » Il y a belle lurette que L. ne va plus à l’école. Elle ne travaille pas non plus. Elle a bien pensé, un moment, à devenir coiffeuse, et puis elle a renoncé : « Le fric, j’en ai toujours assez pour aller au cinéma, parce que, là, j’ai pas encore trouvé le moyen d’entrer sans payer. » Pour l’instant, elle traîne, avec son « petit ami », 14 ans et demi, et ses copains. Une bande d’une quinzaine de garçons, qui lui obéissent et qui se taisent, béats, lorsqu’elle raconte ses « exploits », Son seul souci, en ce moment, c’est « le Jules à S. » Il est en prison, depuis quelques mois, à Fleury-Mérogis, pour coups et blessures.  

La prison

Des jeunes comme L., il y en a environ un millier à Montreuil, certains plus durs encore, d’autres plus calmes, mais tous connus au commissariat de la rue de Vincennes. Dans le minuscule local réservé à la protection des mineurs, le commissaire Lucien Provent explique : « Nous essayons de les empêcher de faire des bêtises. » Il croit plus à la prévention qu’à la répression. Aussi, depuis un an et demi, a-t-il mis sur pied une équipe de quatre inspecteurs, jeunes et volontaires, qui ont été détachés pour s’occuper exclusivement des jeunes. A longueur de journée, ils « cherchent le contact », repèrent ceux qui sont capables de récidiver, cherchent du travail à l’un, discutent avec l’autre, convoquent les parents. Expérience difficile, mais qui a déjà fait ses preuves dans une autre commune de la banlieue parisienne, à La Courneuve.  

Ici, le 5 mars 1971, dans la cité des « 4000 » (4000 logements empilés les uns sur les autres), le patron du bistrot Le Narval, excédé par les menaces permanentes et les bagarres qui se déroulaient chaque semaine dans son établissement, tuait à coups de carabine un garçon de 17 ans. La direction de la Sécurité publique de la Seine-Saint-Denis décidait alors d’installer un poste de police au coeur du grand ensemble. Un poste d’un genre nouveau, plutôt bureau d’accueil, avec plantes vertes, hôtesse et tableaux aux murs. Cette année, le patron local de cette police nouvelle manière, le commissaire André Aubry 52 ans, un enfant de cette banlieue et qui ne l’a jamais quittée, est satisfait : 25 % de délits de moins.


Les vrais « durs », les chefs de bande, sont en prison. Parmi les autres, un certain nombre, évidemment, renâclent. Ils supportaient déjà difficilement les contrôles d’identité à répétition. Ils se méfient à présent, comme dit l’un d’eux, « de ces flics qui essaient de nous prendre par les sentiments ». Un autre ajoute, l’air menaçant : « S’ils croient qu’ils vont faire la loi ici… » Mais le mouvement est engagé : des jeunes ont pris l’habitude de venir voir le commissaire Aubry. Spontanément. Pour bavarder, pour demander un conseil. Le résultat n’est pas négligeable ; il y a trois ans encore, les policiers étaient accueillis par des volées de pierres quand ils se hasardaient dans certains quartiers.

À coups de pavés

Expérience pilote, trop rare encore, faute d’effectifs suffisants. Et faute aussi de responsables convaincus que le maintien de l’ordre et la répression ne suffisent plus. Que le problème des jeunes délinquants ne se résoudra pas à coups de matraque.

C’est aussi l’opinion du commandant Claude Bretegnier, qui dirige la compagnie de gendarmerie de Courbevoie. Sous sa responsabilité, quatorze communes, et, parmi celles-ci, l’une des plus « chaudes » de France sans doute : Nanterre. Dans la ville, une cité a servi d’abcès de fixation : la cité des Marguerites. Aux gendarmes, il a fallu plus d’un an pour y pénétrer. Jusque-là, « les flics y étaient interdits de séjour ». Régulièrement accueillis à coups de pavés et même de carabine. Les délinquants sont des jeunes pour la plupart, une bande informelle de 300 à 400 garçons et filles. « Dans mon district, dit le commandant Bretegnier, les jeunes réalisent 80% des « coups ». Aujourd’hui, le ghetto est forcé. Mais la situation reste précaire : « Si nous restons un mois sans nous montrer, sans garder le contact, c’est fichu. Le milieu se referme et tout est à recommencer. » Le commandant Bretegnier a deux cents grands ensembles à surveiller. Et quatre-vingts hommes…

L’an dernier, 45 462 jeunes de 10 à 18 ans ont été jugés. Et, à ce chiffre, il faut ajouter environ 55 000 adolescents reconnus « en danger moral et physique ». Il y a encore tous les autres. Tous ceux qui, comme L., de Montreuil, ont été « repérés », mais que l’on préfère tenir à l’oeil plutôt que de leur faire courir le risque d’un séjour dans un centre d’éducation surveillée. Et tous ceux enfin, pour qui, un jour ou l’autre, « l’occasion fera le délit », comme dit le commissaire Aubry. 

La délinquance, en effet, n’est, en règle générale, que la conséquence ultime d’un mal autrement plus grave et plus répandu : l’inadaptation sociale. Elle galope. Il suffit de constater, par exemple, que les fugues ont plus que triplé en huit ans : 9938 en 1964, 32 629 en 1972. « Les fugueurs, ici, on les retrouve dans les caves par dizaines, raconte le commandant Bretegnier. Pourquoi ? Parce qu’ils cherchent la chaleur du groupe. Et c’est en groupe que la délinquance commence un jour ou l’autre. » Par jeu ou par bravade.

On vole un cyclomoteur, parce que c’est facile, une moto, parce que ça va vite et parce que ça fait du bruit, ou une voiture, pour épater les filles et « faire une virée ». On perfectionne. Les cyclomoteurs volés sont démontés, repeints, maquillés dans des caves abandonnées. De véritables ateliers sont mis sur pied. A Melun, récemment, on a découvert un de ces ateliers clandestins. Une vingtaine d’adolescents y « travaillaient » quotidiennement.  

Et puis, on vole de l’argent. Une technique fait fureur, actuellement, paraît-il : le vol des sacs à main, à la volée, en cyclomoteur. Et l’on vole aussi tout ce qui fait envie et que l’on ne peut se payer. « Vous savez, dit le commissaire Aubry, les supermarchés, avec leur slogan : ‘Servez-vous’, ils font une sacrée provocation. »  

Enfin, parfois, on se venge sommairement. A Nanterre, on raconte qu’un épicier a vu son magasin saccagé plusieurs fois en quelques mois parce qu’il vendait de la bière 3 centimes plus cher que le commerçant d’à côté…

Les spécialistes parlent de « criminalité d’inadaptation économique ». De fait, les deux tiers des délits commis par les jeunes de moins de 18 ans sont des délits contre les biens ; 16,5% seulement contre les personnes. Une étude du Centre de recherches de Vaucresson, qui dépend de la direction de l’Education surveillée au ministère de la Justice, tend à prouver que les nouvelles formes de délinquance sont très directement liées au niveau de développement économique ambiant. C’est ainsi que la courbe des vols de voitures – deux fois plus en 1972 qu’en 1963 – épouse fidèlement celle du parc automobile. Et, aussi, que les départements les plus riches ont le plus fort taux de vols : la délinquance juvénile est, par exemple, deux fois plus importante dans la région grenobloise que dans le Limousin.  

Société de consommation pour les uns, société de frustration pour les autres. « L’agressivité est fille de la frustration, a écrit récemment M. Pinatel. C’est une manière, en tout cas, d’expliquer l’accroissement sensible du vandalisme gratuit.  

À sac

Rien à voir, dans tout cela, avec les gangs organisés sur le modèle adulte. Ils existent, bien sûr, mais tous les responsables, policiers, gendarmes, magistrats, éducateurs, sont d’accord pour constater qu’ils sont très marginaux.  

Les rassemblements sont spontanés, occasionnels. Les groupes sont mouvants. Le service militaire, et surtout le mariage, les désagrègent. Les « loulous » tièdes – un sur deux environ, selon le commandant Bretegnier – « décrochent » après leur première arrestation.  

En revanche, ce qui inquiète vraiment les policiers, c’est l’extrême jeunesse de certains délinquants. A Nanterre, « Dédé », 8 ans, règne encore plus ou moins sur plusieurs dizaines de gosses. Et pas seulement pour casser des distributeurs de chewing-gum… A Montreuil, la Brigade des mineurs a mis la main, cet été, sur des enfants dont l’aîné avait 9 ans. Ils saccageaient allégrement les appartements inoccupés pendant les vacances. Récemment, à Lyon, à Villeurbanne et à Oullins, plusieurs bandes de garnements furent découvertes. Douze ans en moyenne. Ils rançonnaient les écoliers aux abords des établissements scolaires.  

En juillet, dans la banlieue de Grenoble, à Fontaine, ce sont vingt-quatre adolescents qui ont été appréhendés. Ils avaient mis à sac le groupe scolaire Robespierre : 170 000 Francs de dégâts. Les plus âgés avaient 15 ans. Les plus jeunes, 9 ans. Interrogés, ils n’ont trouvé à dire que : « C’est bien long, les vacances… »  Cette insensibilité, le Dr Yves Roumajon, psychiatre, l’a constatée : « Bien plus que la violence, qui a toujours existé, ce qui me frappe, c’est l’absence totale de culpabilité chez certains jeunes délinquants. Comme si la violence leur paraissait normale. Mais peut-on sérieusement accuser des enfants de ne pas vivre selon des normes sociales que leur entourage immédiat ne respecte pas ou souvent assez mal ?

À l’école

Poser la question revient, pour beaucoup, à incriminer, pêle-mêle, la carence des parents et des instituteurs, Mai 1968, la pornographie, la télévision, les gauchistes. Souvent à tort, quelquefois à raison. La famille n’est plus ce qu’elle était ? Certes. Et le commissaire divisionnaire Ernest Lefeuvre, responsable de la Brigade des mineurs, peut, à juste titre, souligner « l’éclatement de la structure familiale, l’élimination, notamment par les nouvelles formes d’habitation, des grands-parents, autrefois suppléants traditionnels des parents dans l’éducation des enfants ». Mais si les enfants sont livrés à eux-mêmes, dès la sortie de l’école, c’est aussi parce que l’éloignement du lieu de travail et les conditions de transport obligent les parents à passer des heures dans le métro et l’autobus.  Autre bouc émissaire : l’école. Curieusement, c’est moins la contestation débridée qui est dénoncée que le système scolaire lui-même. Ainsi, Mme Lelourne, déléguée à l’Education surveillée dans le XIe arrondissement de Paris : « Le prolongement de la scolarité obligatoire jusqu’à 16 ans est une des causes majeures de la délinquance. A 13 ans, beaucoup en ont assez. Ils désirent travailler. » Le commissaire Aubry complète : « Souvent, les jeunes ne sont pas doués : trop malins pour faire des manoeuvres, trop bêtes pour faire autre chose. Alors, ils dorment trois ans dans la même classe, jusqu’à 16 ans. A ce moment-là, ils sont dégoûtés, ils ne veulent plus travailler. Huit fois sur dix, les premiers ‘coups’ sont montés à l’école, dans ces classes dortoirs. » Quant à la grande misère de l’enseignement technique, qui devrait être la filière normale, tout a été dit.

 La grosse tête

Alors les enfants des H. L. M., les « loubars » , des « hachloums », continuent de traîner leur ennui sans horizon. Sans rien attendre que quelques copains avec qui on peut « rigoler » un peu. « Des copains qui pensent pareil, des coups qu’on monte ensemble », dit Didier, un petit brun, costaud, qui habite, à Caen, dans une cité de transit, et qui est passé onze fois devant le tribunal des mineurs et dix-huit fois en correctionnelle.  

Chaque fois que Didier a voulu travailler, on lui a mis une pioche dans les mains et on lui a fait creuser des tranchées. « Je ne pouvais pas supporter ça, et, surtout, d’avoir un chef sur le dos. Au bout de huit jours, fallait que ça éclate. Je lui mettais une grosse tête, et j’étais vidé. » La politique ? « Ma politique, dit-il sérieusement, c’est mon fric. Voter, je m’en fous, je suis privé de droits civiques. D’ailleurs, ça sert à rien. L’ouvrier, il l’a toujours dans le cul. » 

Didier dit, à sa manière, qu’il n’y a pas d’espoir. Pour tous, l’adolescence est un passage difficile, surtout dans une société où les règles de conduite se brouillent. Aux portes des villes, dans le petit monde lugubre des H. L. M., les enfants s’y aventurent sans filet.  

ZOOM : Dialogue à Clignancourt

Après-midi doux, un peu lourd, dans un café de Clignancourt. Dehors, au bord du trottoir, quatre cyclomoteurs A une table, deux garçons, cheveux boucles, blouson de cuir et jean élimés. L’un d’eux se fait appeler « John ». Il a 19 ans. Deux filles, 16 ans et 18 ans, jupes à carreaux, blouses, un bracelet bédouin au poignet de l’une, un collier marocain sur la poitrine de l’autre. Bière pression pour tout le monde.  

Le contact est difficile. « Tu veux savoir quoi, au juste ? Les bandes de jeunes ? Hé, hé ! On prendra une seconde bière. » Et « John » se retourne vers son copain : « Emmène les deux filles. On va parler un peu au monsieur. » Je suggère qu’elles restent. « Dis, tu viens pour rigoler ou pour savoir ? Faut s’entendre. » Je n’insiste pas. John parle. 

« Les bandes, les vraies, il n’y en a pas. J’ai des copains, à Villemomble, on fait des tours le samedi soir pour boire un coup, on se retrouve à vingt ou trente. Mais qui sont les types avec qui je m’entends ? Trois ou quatre. Les autres suivent. Les gens nous emmerdent. Ils ont peur. Dès qu’on se montre, c’est la diarrhée. On ne vient jamais avec l’idée de casser la gueule à quelqu’un, mais on nous y force. L’autre soir, à Stains, on était trois, sans les filles, en train de boire un coup. Deux types nous regardaient tout le temps, puis se sont mis à nous insulter. Nous, on les a invités à sortir. Ils n’ont pas voulu. Alors, on les a attendus. On ne les a pas ratés. On ne cherche pas les gens, mais s’ils nous cherchent…  

« Je suis né à Meudon. Mes parents sont bouchers. Du matin au soir dans les abattis de mouton. Toute la vie, pour regarder la télé le soir et entendre les hurlements des mômes qui naissent sans faire exprès. Alors, je suis rentré de moins en moins à la maison. Et puis j’ai fini par habiter avec Jojo. Lui, il était coursier dans une boite de publicité, à 1000 Francs par mois. Maintenant, on fait des petits coups. Et vous, les journalistes, vous hurlez : ‘Les petits voleurs, les petits salauds, la société doit être protégée, et gnagnana’. Mais que deux millions de bouteilles de bordeaux soient trafiquées, que des mecs superfriqués ne paient pas leurs impôts, ça c’est normal. Ben non ! Nous on vole, un sac de temps en temps, un Prisunic. Il faut de gros manteaux en hiver et des écharpes en été. Et puis, quand ça va pas, Marie michetonne un peu. Elle est sympa. Elle peut se faire 150 Francs avec un con.

« Parce qu’on en a marre, qu’on a envie de quitter ces quartiers pourris, de voir la mer, d’avoir des bagnoles, d’aller coucher dans des bonnes chambres avec une salle de bains. Mais, pour ça, il faut encore et toujours du fric. Alors, on est pressé, on prend où ça se trouve. Même s’il faut bousculer un peu pour ça. Avant hier, on a eu un touriste, près du pont de l’Alma. Il avait laissé son sac pour photographier la tour Eiffel. Ce qui est emmerdant, c’est qu’il avait ses papiers dedans. Si je savais où les lui rendre… 

« De toute façon, fric ou pas, on est heureux. On fait ce qu’on veut, on couche où on veut, on s’enferme pas, on est libre. Et on joue pas. J’ai pas vu Orange mécanique : j’ai vu des photos du film dans les journaux. C’est con. On se déguise pas, c’est pas la peine. Un jour, à Montreuil, quatre ou cinq types s’étaient montés comme ça, avec des cannes et des chapeaux, habillés de blanc, avec un masque : ils ont déguerpi dès qu’ils nous ont vus…

Par Jean-Claude Loiseau, avec un encadré d’André Bercoff (en 1973),

Remarque personnelle:

Du 15 mai 1974 au 15 janvier 1980 j’ai travaillé dans ces quartiers dits « difficiles »: La Courneuve, Pantin, Rosny…Le reportage est très vrai…je l’ai vécu…

Et aujourd’hui…le 9.3.. à Paris, les quartiers nord à Marseille, le Mirail à Toulouse, les Minguettes ou le Taureau à Lyon, Neudorf à Strasbourg , Echirolles ou St Martin d’Heres à Grenoble, la croix de Neyrat à Clermont…c’est comment ???

On ne peut que remercier nos « Gouvernants » pour avoir su résoudre ce problème…ou les blâmer pour leur laxisme et leur incompétence, qui va déboucher sur le « casse » de l’Arc de Triomphe, des Champs, de Toulouse hier…La question aujourd’hui est de savoir si l’Etat est encore capable et s’il a les moyens (juridique, financiers) de faire régner l’ordre et d’assurer la sécurité du citoyen et ce face à une violence aveugle et grandissante qui semble en 2019 incontrôlable…

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