1969 – Le 04 août…de l’audace …

« Audace en forme de rétrospective diversement appréciée par les spécialistes admis à sa contemplation : ‘Nous faire prendre dix ans en une semaine c’est quand même beaucoup’, soupira une journaliste. Mais chez SaintLaurent, le créateur qui, depuis deux ans, mène le bal où dansent les jeunes femmes, les acheteurs étrangers ont plébiscité cette re-longueur. […] Le Long-Look, moderne en pantalon, désuet pour le reste, se heurte cependant à quelques irréductibles : Courrèges, qui non seulement ne rallonge pas, mais raccourcit encore, à la fois du haut et du bas. » (Franka de Mailly)

Mode féminine, Courrèges, L’Express 4 août 1969. L’EXPRESS

Pour Françoise Giroud, ces fluctuations du vêtement traduisent une recomposition de la séduction féminine :

« Elles étaient si charmantes, ces filles désinvoltes, avec leurs cheveux plus longs que leur robe et ces ceintures lâches glissant sur leurs hanches… Mademoiselle Chanel avait horreur de ça. Monsieur le curé aussi. Et, bien sûr, elles n’avaient pas bon genre. Les voilà promises au feu de l’enfer, l’enfer de la mode d’hier. Quand les ourlets ne peuvent pas monter plus haut, il faut bien qu’ils descendent, n’est-ce pas ? Nous y sommes. »

« Audace en forme de rétrospective diversement appréciée par les spécialistes admis à sa contemplation : ‘Nous faire prendre dix ans en une semaine c’est quand même beaucoup’, soupira une journaliste. Mais chez SaintLaurent, le créateur qui, depuis deux ans, mène le bal où dansent les jeunes femmes, les acheteurs étrangers ont plébiscité cette re-longueur. […] Le Long-Look, moderne en pantalon, désuet pour le reste, se heurte cependant à quelques irréductibles : Courrèges, qui non seulement ne rallonge pas, mais raccourcit encore, à la fois du haut et du bas. » (Franka de Mailly)

ou plutôt nous y allons, car il en va des modes comme des amours : on n’en finit jamais avec l’une avant d’avoir pris appui sur la suivante. 

Pour l’heure, la suivante, fille bâtarde d’un cosmonaute libéré de la pesanteur des conventions et d’une gouvernante anglaise, bas opaques, jupe modeste dissimulant bien convenablement le mollet, est encore hésitante.  

Le coup de Christian Dior imposant le New Look en une collection, on ne le réussit pas deux fois. Il fallait une guerre, et le désir puissant de dépouiller jusqu’aux vêtements qui l’avaient, pendant cinq ans, accompagnée.  

Alors, sur des femmes avides d’oubli, un homme qui, dans son art, avait un peu de génie, put projeter en toute liberté les nostalgies de son enfance. Taille étranglée sous la guêpière, gloire du buste jaillissant, bruissement délicieux des jupons de soie, charme équivoque du bottillon, le passé reprenait d’assaut le présent, comme pour effacer à jamais les années noires.  

La coïncidence entre les fantasmes du créateur et l’appétit du moment était si parfaite que le New Look n’eut qu’à paraître pour être « la mode ». Rien de tel aujourd’hui, où les transformations qui s’annoncent ne répondent apparemment qu’aux exigences du commerce international.  

Mais, en matière de mode, les choses sont toujours un peu plus compliquées qu’il n’y paraît.  

Deux courants sous-tendent, semble-t-il, le renouvellement qui alimentera, la saison prochaine, l’industrie du vêtement en même temps que de douloureuses et exquises angoisses. De quoi ai-je l’air… Oserai-je me montrer dans cet appareil… Que dira-t-on… Que dira-t-il… 

Le premier de ces courants, c’est l’exigence de confort. Innocente, en apparence, elle a bouleversé en quelques années la psychologie féminine, en même temps qu’elle a incrusté le pantalon dans les plus modestes garde-robes. On ne subit pas impunément l’étrange harnachement de jarretelles et de talons hauts qui rend impropres à la course, fragiles dans l’équilibre, conscientes à chaque instant d’être au bord de la chute dans un escalier ou de l’indécence en croisant trop haut les jambes.  

Contraintes abolies

On ne s’en libère pas sans que quelque chose se modifie dans les relations que l’on a avec son corps et avec le monde extérieur.  

C’est fait, en tout cas pour ce qui est des jeunes femmes, dont la seule gaine désormais est faite de leurs muscles. Ressusciter les contraintes abolies, personne aujourd’hui n’en a, sauf erreur, le pouvoir.  

La « féminité » comme disent les rédactrices de mode, n’en a pas été moins exubérante dans son expression vestimentaire. Au contraire. C’est une étrange idée que d’annoncer périodiquement sa résurrection comme s’il s’agissait d’un accessoire dont on peut s’orner ou se débarrasser à volonté.  

Quoi de plus féminin qu’un bout de jupe oscillant à la lisière des cuisses ? Que ces collants de blanches souris d’hôtel dont Courrèges moule des pieds à la tête non seulement ses mannequins, mais ses vendeuses, et qui ne laissent rien ignorer des courbes naturelles les plus douces ?  

A moins, bien sûr, que l’on ne désigne par « féminité » la science du mensonge, on imaginerait difficilement tenue plus propre à stimuler les imaginations défaillantes.  

Deuxième courant, aussi puissant que le premier : l’impérialisme de la jeunesse. C’est celui que Saint-Laurent a capté. A 20 ans, on ne s’habille pas, on se cherche. Dans toute femme sommeille une comédienne qui rêve obscurément de jouer alternativement Juliette et Messaline, d’être à la fois jeune fille romantique, séductrice capiteuse, androgyne équivoque, grande dame intouchable.  

Trouver son style, ce n’est pas seulement choisir. C’est se choisir. Pénible opération quand on songe à tous les rôles que proposeraient les robes que l’on ne portera pas, aux gestes qu’elles commanderaient, aux conduites qu’elles suggéreraient, aux paroles qu’elles entraîneraient.  

Les femmes dont on dit qu’elles s’habillent mal sont souvent celles qui n’ont pas le courage de renoncer à être plusieurs, et qui superposent dans leur parure des éléments empruntés à tous les personnages de leur théâtre intérieur.  

Hélas, non seulement la confusion des genres est incompatible avec ce qu’on nomme l’élégance, mais elle trouble la communication avec autrui en rendant indéchiffrables ces signes que sont les vêtements, et par lesquels on se présente. Ainsi certaines femmes procurent-elles le genre de malaise que l’on éprouverait devant un militaire en tenue chaussé d’espadrilles et coiffé d’un chapeau claque.  

Mais à occuper toujours sa petite case, sur son échiquier, sans en jamais bouger, il arrive que l’on finisse par s’ennuyer. Et par ennuyer. Plus les cadres de la vie quotidienne deviennent rigides et uniformes, plus on éprouve l’envie de s’en échapper par le costume.  

Pour se résigner joyeusement à n’être qu’une, toujours la même, il faut être bien contente de soi, ou bien raisonnable. Dès lors que l’on peut se multiplier sans y engager autre chose que le prix d’une robe, pourquoi s’en priver ?  

Courrèges lunettes 1961

C’est à ce jeu relativement neuf, amorcé par les postiches, prolongé par le pantalon, que le foisonnement de styles conviera dès l’automne, répondant une fois de plus à un besoin psychologique que l’on aurait tort de croire superficiel. Et qui n’est peut-être pas indemne de névrose.  

Dans la mesure de leurs moyens, et de leur fureur de vivre, il se pourrait que les jeunes femmes arborent tour à tour, au gré de l’humeur d’un soir, le court et le long, l’excentrique et l’austère, l’impudique et le prude, et qu’elles fassent ainsi éclater le dernier carcan qu’elles supportaient encore : celui que l’on appelle la mode. Ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre… Le rêve du poète serait, alors, en chacune réalisé.  

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